Les oeuvres de Barbara et Anne Sylvestre : un matrimoine

Créé le 20 septembre 2017 |

Si le patrimoine est défini comme « ce qui est considéré comme un héritage commun », force est de constater que dans les arts, conformément à l’étymologie, il est composé à une écrasante majorité par des œuvres d’hommes. 

La notion de matrimoine vient alors redonner une place aux femmes dans cet héritage commun, un rôle dans sa transmission, et tisser un lien vivant entre les aïeules ou les frangines – chantées par Anne-Sylvestre –, pour que l’histoire et la création contemporaine deviennent enfin véritablement mixtes et égalitaires.

Conférence-chantée* d’Hélène MARQUIÉ (docteure en esthétique, maîtresse de conférences HDR, Paris VIII)
Interprètes : Claude HUREAU-HUDEF, Olivier HUSSENET, Jasmine FRANCQ, Cléa ARNULF

* Conférence chantée : un conférencier, un chanteur et un musicien partagent la scène pour allier écoute et analyse, interprétation artistique et interprétation théorique

 


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Une chanson dans laquelle Barbara ne chante pas, précédée d’une longue introduction parlée qui nous fait pénétrer dans l’intimité de la création qui se fait. C’est avec Chanson pour une absente de Barbara que je souhaite introduire cette conférence chantée, qui porte sur la notion – étrange pour beaucoup – de matrimoine. Le matrimoine est l’héritage des absentes, des absentées-effacées de l’histoire ; et le matrimoine est aussi ce qui leur donne la parole.

1. Des mots pour dire et faire exister

Dans une conférence chantée précédente, Céline Prusvot a souligné l’importance accordée aux mots par Anne Sylvestre, laquelle nous a offert vendredi soir beaucoup de mots, dans leur chair, leur poétique. Les mots sont importants, et l’un de ceux qui a été le plus prononcé durant ces journées, est celui de patrimoine, patrimoine de la chanson. Que nous dit ce mot de patrimoine ? Les dictionnaires s’accordent pour le définir comme l’ensemble des « biens matériels et/ou immatériels dont on hérite personnellement ou collectivement », « ce qui est considéré comme un héritage commun ». Rigoureux, le Petit Robert précise : « 1160 ; lat. patrimonium ‘héritage du père’ (pater) », et donne pour exemple : « engloutir le patrimoine paternel ». On ne saurait mieux dire que le patrimoine, cet héritage collectif, ne se transmet que par les pères, les hommes.

Et force est de constater que conformément à l’étymologie, le patrimoine artistique est composé à une écrasante majorité par des œuvres d’hommes. Au point que, et on l’a entendu à de nombreuses reprises, pour situer les œuvres de Barbara ou d’Anne Sylvestre dans le paysage de la chanson, on évoque Brassens, Brel, Cabrel, Ferrat, Ferré... C’est d’un côté tout à fait compréhensible : on situe toujours un-e artiste par rapport à des références connues du public. Pour expliquer, par exemple, la spécificité de la musique d’Anne Sylvestre, il est plus pédagogique de la mettre en regard de celle de Brassens, dont le répertoire est largement connu, ce qui permet de saisir immédiatement le propos, plutôt que de faire référence à une inconnue. Mais, de l’autre côté est-ce légitime ? Et quelles légitimités construisons-nous alors ? La référence consacre une hiérarchie, et, bien souvent, elle l’instaure. Ici, elle reconduit implicitement un système dans lequel les hommes constituent systématiquement la référence, sans réciprocité. On n’évalue pas la qualité d’un artiste homme à l’aune d’une artiste femme. La répétition grave aussi les noms des hommes dans les mémoires. Il s’agit d’un cercle vicieux : les femmes ne sont pas connues, donc ne font pas référence, et comme elles ne font pas référence, elles ne sont pas connues. Et que dire de l’expression de « Brassens en jupon » qui énerve tant Anne Sylvestre ? On entend ce que, sous couvert de compliment ironique, la formule a de hiérarchisant, de méprisant. On pourrait croire de telles façons de parler dépassées, relevant du sexisme des années 1960 et 1970. Il n’en est rien, une rapide recherche sur Google de l’expression « Brassens en jupon », montre qu’Agnès Bihl, tout comme Marie Cherrier en 2014 en ont été qualifiées.

Comment je m’appelled’Anne Sylvestre souligne l’importance d’être nommée pour avoir une existence propre, pour soi et pour les autres. La hiérarchie se marque aussi dans les façons de nommer : j’ai écrit plus haut Brassens, Brel, Cabrel, Ferrat, Ferré, Anne Sylvestre, Barbara, Agnès Bihl, Marie Cherrier. On remarque à peine la différence, tant on y est habitué.e. Les hommes se font un nom qui les désigne, tandis que les femmes ont un prénom, au mieux un prénom et un nom, mais elles ne sont généralement pas désignées par leur nom seul. Le nom de famille est transmis par les hommes, il appartient au patrimoine[1]. Désormais, j’appliquerai le même mode de désignation à tou-te-s.

On a rappelé à plusieurs reprises l’intérêt d’Anne Sylvestre pour le passé, et le passé éclaire souvent notre présent. À la Renaissance, dans les actes notariés, on parlait du patrimoine pour ce qui concernait l’héritage du père et du matrimoine pour ce qui venait des mères. Et puis, le patrimoine a digéré le matrimoine, au point que ce dernier a disparu, car ce qui n’est plus nommé n’existe plus. Par extension, le patrimoine est devenu ce qui a de la valeur dans un héritage, doit être préservé ; il représente la culture nationale, mondiale, de l’humanité. Or, il suffit de regarder les bibliothèques, les musées, les livres d’histoire de la peinture, de la musique, de la chanson, les livres scolaires, les programmes pour les agrégations de lettres ou d’arts plastiques, pour constater l’absence des femmes. Quand deux sondes Voyager ont emporté dans l’espace le Voyager Golden Record[2] contenant, entre autres choses, le patrimoine musical du monde entier, seuls 2 pays sur 27 ont proposé des voix de femmes : le Zaïre avec le chant d’initiation d’une jeune fille pygmée – anonyme évidemment – et la Bulgarie, avec un chant traditionnel – les célèbres Voix bulgares – interprété par Valya Balkanska. Beaucoup de pays ont choisi Beethoven (Ludwig), Bach (Jean-Sébastien), la France a choisi Stravinsky (Igor), Les États-Unis Chuck Berry. Quelles représentations de la musique et de la culture terrienne avons-nous donc envoyées aux Aliens et aux Martiens ?

Plus simplement, les chansons que l’on connaît et que l’on chante sont majoritairement des textes et des musiques d’hommes, et ce sont les mêmes qui entrent dans les histoires. Anne Sylvestre disait hier que ce constat, le fait que même les féministes chantaient dans les manifestations des chansons d’hommes, l’a incitée à écrire et composer pour les femmes. Celles-ci se sont emparées de son répertoire, et pas uniquement parce qu’il était écrit et composé par une femme, parce qu’il parlait aussi de femmes et aux femmes, et non plus comme toujours de femmes, mais aux hommes.

Serge Hureau et Olivier Hussenet l’ont dit en introduction à ces journées, Barbara et Anne Sylvestre ne sont pas les premières autrices-compositrices-interprètes, mais les premières repérées, et demeurées dans l’histoire de la chanson. On le sait maintenant, et on le découvre de plus en plus, l’absence de noms de femmes dans les histoires des arts n’est pas due à l’absence de femmes artistes, même si les conditions de formation, de travail et de diffusion de leurs œuvres rendent leurs parcours plus difficiles que ceux des hommes. Elle est due au fait que les noms de femmes et leurs œuvres sont effacés au fur et à mesure, ce qui fait qu’elles apparaissent toujours comme « la première qui ».

La patrimonialisation ne s’établit pas spontanément. Si les femmes sont absentes, ce n’est pas la faute de l’Histoire, de la Société, de Dieu, ou la Faute à Ève ; ce n’est pas non plus faute de talent, le talent est peut-être une condition nécessaire pour réussir, mais certainement pas suffisante. Il faut beaucoup de travail, et surtout des appuis, des réseaux, des moyens qui permettent votre reconnaissance et votre inscription dans la postérité. Et si les femmes ne sont pas incluses dans le patrimoine, la faute en revient plus ou moins à tout-e-s et à chacun-e d’entre nous. Des individus, le plus souvent des hommes qui détiennent les postes de pouvoir, mais aussi des femmes, décident de qui doit entrer dans le patrimoine, et partagent malheureusement le plus souvent des conceptions sexistes. Et le milieu de la chanson abrite beaucoup de machisme et de misogynie, souvent explicitement revendiqués, par ceux-là mêmes qui font référence ; leur sexisme est même considéré comme une posture plutôt avantageuse, une sorte de dandysme[3].

Mais à côté de ces cas que l’on peut considérer comme désespérés, pour beaucoup d’hommes et de femmes, le sexisme est davantage d’ordre inconscient, reflet de façons de penser inculquées depuis l’enfance qui, parce qu’elles ne sont pas réexaminées, paraissent naturelles. Ainsi les œuvres de femmes ne sont pas évaluées de la même façon que les œuvres d’hommes, elles sont jaugées à l’aune du sexe de l’artiste. À l’inverse, les œuvres d’hommes sont considérées comme universelles et non pas comme situées dans le champ de la création masculine. Ainsi, un concert ou un festival qui n’accueille que des hommes n’attire pas l’attention, tandis que si la programmation ne comporte que des femmes, la manifestation est particularisée comme étant « de femmes », féminine, voire féministe. Les chanteurs qui écrivent leurs musiques sont systématiquement qualifiés de compositeurs ; pourquoi, par exemple, Marie-Paule Belle est-elle donc quasiment toujours qualifiée de pianiste, et non de compositrice ? Inconsciemment sans doute, c’est mettre l’accent sur l’interprétation, l’exécution, et non sur la création.

La notion de matrimoine a donc été mise en avant, notamment par l’association HF[4], après une prise de conscience collective des inégalités particulièrement importantes et cependant ignorées entre les femmes et les hommes dans les secteurs culturels et artistiques, ainsi que de l’effacement des artistes femmes des mémoires et des histoires des arts, je dirais plus généralement, des femmes de l’histoire. L’éclairage mis sur cette dimension vise à redonner aux femmes une place au même titre que les hommes (ni comme exception, ni comme mineure) dans l’héritage culturel commun, dans sa transmission ; à tisser aussi un lien vivant entre les aïeules ou les frangines –chantées par Anne-Sylvestre –, pour que l’histoire et la création contemporaine deviennent enfin véritablement mixtes et égalitaires.

À ce point, il importe de souligner que la démarche ne s’inscrit pas dans une pensée différencialiste qui suggérerait que les femmes produisent un art différent de celui des hommes, en raison d’une nature différente. Bien au contraire, il s’agit d’affirmer que les capacités créatrices sont les mêmes, mais que les sélections sociales sont différentes ; si l’ « art n’a pas de sexe », pourquoi la moitié de la population est-elle exclue des héritages culturels ? L’égalité entre femmes et hommes nécessite une réintégration de l’héritage des femmes – du matrimoine –, pour constituer un héritage culturel commun, mixte, reflet des réalités historiques et sociales et de la réelle diversité de la production artistique. Tou-te-s les artistes parlent de là où elles et ils sont. Mais les propos des hommes passent pour neutres et universels, représentatifs de tout-e-s, tandis que ceux des femmes sont toujours considérés comme ne représentant que les femmes.

Un autre mot doit être remis en service. Plusieurs interventions ont relevé l’usage par Anne Sylvestre d’expression un peu crues (emmerder, fesses,...) et la façon dont elles ont fait scandale, venant d’une « dame », alors que chez Georges Brassens elles étaient perçues comme une marque d’indépendance d’esprit. En 2017, ces expressions ne choquent plus vraiment. Mais c’est un autre mot qui semble écorcher les bouches et que la plupart des gens évitent soigneusement : « autrice-compositrice ». Autrice surtout. Or rien n’est plus français, classique, que ce mot, qui n’est pas un néologisme, mais dérive du latin auctrix, comme auteur dérive d’auctor. Je renvoie pour son histoire passionnante aux travaux d’Aurore Évain[5]. L’étude minutieuse qu’elle a menée démontre l’emploi du mot auctrix par la tradition chrétienne, y compris par de grands misogynes comme Tertullien et Saint Augustin. Au Moyen Âge, il qualifie des femmes artistes : la première dramaturge ayant fait trace dans l’histoire, Hrotsvitha von Gandesheim (vers 935, après 973), ou Hildegard von Bingen (1098-1179) qui pourrait bien avoir été la première autrice-compositrice identifiée, outre le fait d’avoir été une théologienne et naturaliste célèbre dans toute l’Europe. Le mot a désigné des reines de France, des princesses, des écrivaines. Mais, comme le démontre Aurore Évain, les grammairiens ont très vite entrepris de lutter contre le mot, pour anéantir ce qu’il représentait : des femmes créatrices. Leur lutte culmine au XVIIe siècle, mais le mot a résisté, des femmes de lettres l’ont utilisé et il figure alors dans les registres de la Comédie Française pour désigner des dramaturges. Malgré de grands combats, autrice finit par disparaître, au point que, pour nommer les « femmes auteurs », les Québécoises ont inventé ce néologisme, « auteure »[6], un peu mieux accepté qu’autrice, car beaucoup plus discret, surtout à l’oral[7]. Toutefois, sous la pression de linguistes et de féministes qui en ont retracé l’histoire, les dictionnaires commencent à mentionner autrice. En résumé, non seulement il peut, mais il doit être utilisé si l’on veut satisfaire les exigences de l’Académie française en matière de pureté de la langue française, malgré la haine des académiciens envers ce qu’ils appellent « la féminisation », et présentent comme une dégénérescence[8].

 

2. Parcours d’artistes

Je reviens sur la façon dont Anne Sylvestre et Barbara, sans le théoriser ni bien entendu utiliser ce mot de « matrimoine », lui ont donné une consistance. Tout d’abord par leurs parcours singuliers, d’artistes parvenues à une renommée nationale et internationale, aussi bien dans la culture populaire que dans la culture jugée digne d’être enregistrée par la postérité. Serge Hureau et Olivier Hussenet ont soulevé la question : comment se fait-il qu’il ait fallu attendre la moitié du XXe siècle pour avoir des autrices-compositrices-interprètes reconnues ? La reconnaissance exige un dosage beaucoup plus subtil pour les femmes que pour les hommes.

Dans la chanson, comme dans tous les arts vivants, il ne suffit pas d’une chambre à soi, comme le demandait Virginia Woolf[9], qui permette d’écrire ou de peindre. Il faut une équipe, même réduite, des lieux pour répéter, pour se produire, rencontrer un public. Il y a l’industrie du disque et aujourd’hui du numérique. Il faut appartenir à des réseaux, satisfaire a minima à des exigences de marketing. Il faut beaucoup de talent, beaucoup de travail et du caractère pour réussir dans la chanson, mais cela ne suffit pas. Du caractère, mais pas trop, sinon, la critique est prompte à relever le « mauvais » caractère. Il faut être singulière, mais pas trop non plus. Être femme, de talent, dans un secteur très majoritairement masculin est déjà une singularité. Il vaut mieux éviter d’être et femme et lesbienne, ou alors ne pas en faire état. L’engagement politique doit aussi être modéré. Il faut bien entendu ne pas critiquer le milieu. Nicole Louvier, Colette Magny ou Marie-Paule Belle ont vu leurs carrières entravées pour ne pas avoir respecté le bon dosage. Il faut encore soigner son image, la construire pour se protéger, mais répondre parfois aux exigences du milieu, il en a été question les jours précédents. Il ne faut pas être trop féministe non plus, et de toute façon, la critique vous considérera comme féministe, dès que vous ferez des chansons qui parlent des, et aux, femmes, ou si vous êtres trop indépendante.

Il est souvent nécessaire d’être une interprète remarquable pour être reconnue comme autrice-compositrice alors que certains grands auteurs-compositeurs cités plus haut n’ont pas eu besoin d’être de bons interprètes pour devenir célèbres, mais cette reconnaissance peut être pour les femmes à double tranchant, car on risque alors de ne retenir de vous que vos qualités d’interprète, et non vos activités de créatrice. Comme on préfère se souvenir de Sarah Bernhardt comédienne que de Sarah Bernhardt sculptrice. J’ai ainsi appris récemment grâce à Olivier Hussenet et Marianne Di Benedetto qu’Édith Piaf n’était pas seulement l’interprète que je croyais, mais avait aussi écrit et composé, je n’en avais jamais entendu parler.

Tous les obstacles ne sont pas externes. Il y a les doutes. Anne Sylvestre aime les gens qui doutent, et des interventions précédentes ont dit les vertus du doute. Mais il faut être en position de se permettre ce luxe, ne pas avoir trop d’obstacles devant soi, que le doute ne paralyse pas trop. Pour beaucoup de femmes, artistes ou non, le doute, le manque de confiance en soi, est le pire ennemi. Un manque de confiance qui n’a rien d’irrationnel, si l’on considère la faible proportion de femmes qui réussissent à entrer et à rester dans la profession, sans parler de demeurer dans la l'histoire[10]. Et comment ne pas avoir de doutes quand on est, ou que l’on se croit « la première » parce que celles qui vous ont précédé ont été gommées des mémoires ou marginalisées ? « Pour peu qu’on dépasse la tête / On est toujours une exception » chante Anne Sylvestre (Frangines). Les femmes qui s’imposent, voire deviennent figures historiques sont bien souvent présentées comme des exceptions, des « monstres », certes parfois « sacrés », mais mises à la marge, et en tout cas des icônes impossibles à suivre. Elles ne sont pas versées au « pot commun » de l’héritage culturel et constituent en quelque sorte l’arbre qui dissimule l’absence de forêt.

Montrer que les choses sont possibles, parce qu’il y a eu des précédentes, est un des enjeux du matrimoine. On a parlé de l’importance de Nicole Louvier qui a précédé et en quelque sorte montré un chemin possible à Barbara et à Anne Sylvestre, lesquelles ont dit l’importance de cette figure tutélaire dans leur propre engagement de carrière. Aujourd’hui, elles sont à leur tour les figures tutélaires pour de jeunes artistes qui entreprennent une carrière d’autrices-compositrices-interprètes. Non pas comme des maître-sse-s auxquelles on s’identifie, des modèles que l’on imite, mais comme des artistes qui, parce qu’elles sont elles-mêmes singulières et ont construit une identité artistique, encouragent à construire un parcours singulier. Plus largement, Anne Sylvestre et Barbara ont montré à beaucoup de femmes « ordinaires » que l’ont pouvait assumer des choix de carrière, dire dans la sphère publique et chanter ce qui vous tenait à cœur ; les Voix Rebelles en ont témoigné hier. Penser le matrimoine n’est donc pas juste une question d’histoire et de passé, mais de présent et d’avenir.

 

3. Chansons pour les absentes

Les chansons de Barbara et surtout d’Anne Sylvestre ne nous parlent pas que d’elles. Elles nous racontent beaucoup d’histoires de femmes. Et celles-ci ne sont pas que des personnages génériques, LA Femme chantée avec tant d’ironie par Anne Sylvestre dans Mon mystère, pas une image fantasmée qui occulte les femmes réelles et diverses. Au contraire, les femmes chantées par Anne Sylvestre ont un prénom, Philomène, Thérèse, Clémence, Cécile, Maryvonne, Éléonore, ... Céline Pruvost nous a appris que 80 de ses chansons avaient un prénom féminin pour titre. Et plus qu’un prénom, elles ont une personnalité ; parfois, comme Violette, une très forte personnalité. Elles ne sont pas toutes jeunes, belles, amoureuses et dévouées à leurs amants. Elles ont un caractère, une vie, un parcours, qu’elles appartiennent au présent ou au passé, qu’elles soient réelles ou imaginées. Elles sont sujets des chansons et non plus prétexte à, à exposer dans tous leurs développements les chagrins masculins par exemple. Ce sont des artistes femmes qui parlent avec tendresse et poésie de ces femmes dont on ne parle jamais, les anonymes, du passé ou du présent, ou encore les femmes âgées : l’inconnue de Drouot chantée par Barbara, la Clémence qui « a pris des vacances » chez Anne Sylvestre ou encore sa Grand-mère et toutes celles qui défilent dans le Portrait de mes aïeules.

L’anonyme de Drouot, dont la mémoire est dispersée, perdue donc, illustre un fait que les historien-ne-s travaillant sur l’histoire des femmes connaissent bien : la perte des sources concernant les femmes, dont les archives, jugées peu importantes, ne sont pas conservées. Et puis les femmes sont plus pauvres que les hommes. Entreposer des archives est un privilège de gens à l’aise (qui ont de grands logements avec des caves et des greniers), d’autant plus que ces gens sont considérés comme importants, et dans une famille, les hommes le sont plus que les femmes. Et ce sont les plus indépendantes, celles qui n’avaient pas de famille pour sauvegarder des traces de leurs existences, celles qui ont peut-être eu une grande activité créatrice, qui disparaissent de l’histoire. Il est moins facile de travailler sur le matrimoine que sur les grands hommes, cela prend plus de temps – et c’est aussi moins prestigieux. Ce travail est le plus souvent entrepris par d’autres femmes, des chercheuses et aussi des artistes.

Ainsi, Maumariée, écrite et composée par Anne Sylvestre, appartient au registre générique des « maumariées », c’est-à-dire de ces chansons traditionnelles, qui racontent les malheurs des femmes (plus rarement des hommes) mal mariées, souvent contre leur gré. Olivier Hussenet nous a rappelé qu’elles ont probablement souvent été écrites par des femmes, qui les ont ensuite transmises de génération en génération.

Les femmes ont longtemps été exclues des cultures savantes, des écrits (doublement exclues, en tant que femmes et en tant que femmes du peuple), mais elles ont joué un rôle majeur dans la transmission des traditions orales. La chanson est un vecteur privilégié de cette mémoire, par ce qu’elle raconte des histoires, se retient facilement, permet de partager des moments collectifs. Autrefois, elle se diffusait entre générations, dans les familles, les communautés. Aujourd’hui, ce sont d’abord les artistes qui en ont la charge, par la radio, le disque, et enfin les technologies numériques. Le travail de collecte tout d’abord puis de résurrection pourrait-on dire, puisqu’il s’agit de rendre audible les voix de femmes modestes du passé, est en grande partie l’œuvre d’artistes comme Anne Sylvestre. On pourrait aussi citer Cora Vaucaire, Michèle Bernard, d’autres encore et plus récemment, Nathalie Joly, qui fait revivre le répertoire d’Yvette Guilbert, laquelle avait déjà ressuscité d’anciennes chansons de femmes, certaines étonnamment féministes à nos oreilles[11]. Chaque artiste délivrant son interprétation ajoute au tissage de la mémoire, le matrimoine ne se fossilise pas.

Bien sûr, un autre aspect du tissage de liens entre femmes consiste à se réapproprier de façon personnalisée et souvent féministe des figures mythiques : les sorcières qui ont longuement été évoquées, Ève, ou encore Gulliverte. Et presque toujours avec un grand humour. On n’a pas assez souligné l’humour chez Anne Sylvestre et Barbara.

Anne Sylvestre a composé Maumariée pour Serge Reggiani. Qu’une femme interprète une œuvre d’homme constitue presque une norme, mais l’inverse est rare, et Anne Sylvestre est encore une figure rare et pionnière de ce point de vue. La transmission entre hommes est aussi de règle, c’est même, on l’a vu, la définition du patrimoine. Et elle va de pair avec cet entre-soi masculin : les Copains d’abord de Georges Brassens, les confidences –misogynes – sur les femmes qu’il partage avec Jacques Brel et Léo Ferré, et tout récemment la reconstitution du trio Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Jacques Dutronc[12], suscitent des commentaires attendris de la critique. Quand il s’agit de femmes, tout est fait au contraire pour ne jamais les montrer complices, mais rivales, toujours les diviser, les mettre en concurrence. Elles-mêmes s’y font prendre et entrent dans ce jeu. Mais pas toujours. Semblant répondre à l’orchestration d’une rivalité avec Barbara, Anne Sylvestre écrit les Frangines, en pensant, dit-elle, à Barbara. Maryvonne semblerait entrer dans cette longue histoire des femmes se déchirant pour un homme, si l’ironie n’affleurait pas, et si Anne Sylvestre ne suggérait à la fin à sa rivale de suivre son exemple ; et surtout si, la même année (1986), on ne retrouvait Maryvonne dans Petit bonhomme, à mon avis une des chansons les plus drôles et positive sur la solidarité féminine. Les chansons d’Anne Sylvestre parlent souvent d’amitié « Me gardez-vous votre amitié » demande-t-elle à Thérèse.

Je conclus cette intervention avec La Femme du vent, une chanson d’Anne Sylvestre que j’ai choisie, avec Mélocoton de Colette Magny, dans le cadre d’une chorégraphie conçue en 2001 au Cabaret sauvage, pour le gala de clôture d’un Colloque Européen sur les violences contre les femmes. Cette chanson sur laquelle plane l’ombre de la folie, cet échange entre mère et fille qui sort du passé, qui parle aussi d’engendrer la tempête, je l’avais choisi pour sa force – malgré la douceur de la mélodie – pour que le dialogue entre voix et danse relie ces mémoires oubliées, en crée une énergie positive, suscite un engagement. Pour le public qui les connaissait, c’était les retrouver ; pour d’autres, les découvrir (certain-e-s ont acheté les disques). C’est cela aussi donner une vie au matrimoine.



[1]La règle, largement répandue dans d’autres domaines (Monet, Manet et les autres vs Berthe Morisot, Rosa Bonheur et les autres, Diderot, Voltaire, Flaubert et les autres vs Germaine de Staël, Georges Sand, Colette et les autres, ...), souffre quelques exceptions qu’il serait intéressant de relever ; chanteurs désignés, ou qui choisissent de l’être par leur prénom, ceux dont la célébrité privatise en quelque sorte le prénom à condition qu’il ne soit pas trop employé (Elvis, Johnny), ceux qui choisissent (Christophe), les rares qui ont un diminutif (Cloclo) ; et ceux qui n’étant pas au sommet des hiérarchies, gardent prénom et nom.

[2]Voir sur le site de la NASA https://voyager.jpl.nasa.gov/spacecraft/music.html consulté le 10 mai 2017.

[3]Voir, par exemple les propos des 3 grandes références de la chanson française dans CRISTIANI François-René, LELOIR Jean-Pierre, Trois hommes dans un salon, Brel, Brassens, Ferré (retranscription de la conversation entre les trois artistes, diffusée sur RTL, le 6 janvier 1969), éd. Fayard/Chorus, 2003. Ceux aussi tenus par Serge Gainsbourg, les textes des chansons de Michel Sardou, etc.

[4]Les associations HF régionales, la première née en 2008, regroupées en fédération nationale, ont pour objet de repérer et de lutter contre les inégalités entre les femmes et les hommes dans les milieux de l’art et de la culture. Voir les sites de HF Île-de-France http://www.hf-idf.org/et Rhône Alpes https://www.hfrhonealpes.fr/.

Depuis 2015, les associations HF régionales organisent les journées du matrimoine – offrant au public des visites thématiques dans des musées ou des parcours urbains réévaluant la création artistique des femmes. L’association HF Île-de-France a créé un site matrimoine, avec le soutien de la région Île-de-France, la ville de Paris et la SACD (http://www.matrimoine.fr).

[5]ÉVAIN Aurore, « Histoire d’autrice, de l’époque latine de nos jours », in Anne-Marie HOUDEBINE (dir.), Femmes et langues, n° spécial de Sêméion. Travaux de sémiologie, 6, février 2008, pp. 53-62, disponible sur http://siefar.org/wp-content/uploads/2015/09/Histoire-dautrice-A_-Evain.pdfconsulté le 31-05-2017.

[6]Alors que la Suisse et l’Afrique francophone ont choisi « autrice », voir A. ÉVAIN, op. cit..

[7]Et pour prévenir l’objection récurrente selon laquelle le mot autrice serait « laid » (étrangement, car actrice n’est pas jugé ainsi), on peut se souvenir que des mots aux consonances et connotations peu esthétiques peuvent renvoyer à des signifiés gracieux, comme le mot « cacatoès ».

[8]Voir HOUDEBINE-GRAVAUD Anne-Marie (dir.), La Féminisation des noms de métier en français et dans d’autres langues, Paris, L’Harmattan, 1998 ; KHAZNADAR Edwige, Le Féminin à la française, Paris, L'Harmattan, 2002 ; VIENNOT Eliane, CANDEA Maria, CHEVALIER Yannick, DUVERGER Sylvia, HOUDEBINE Anne-Marie et LASSERRE Audrey, L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation », Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2016 ; VIENNOT Eliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2014.

[9] WOOLF Virginia, A Room of One's Own (1929), publié sous le titre Une chambre à soi, traduction de Clara Malraux, Paris, Denoël-Gonthier, 1951.

[10]Certaines artistes ont eu ne grande renommée, internationale de leur vivant, et sont cependant tombées dans l’oubli, comme Sophonisba Anguissola ou Alice Guy. On a parfois même attribué leurs œuvres à des hommes.

[11]Voir par exemple l’étonnant Renaud le tueur de femmes.

[12]Tournée en 2017.

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