La Louve, entretien avec François Wertheimer

Créé le 20 septembre 2017 |
Mots clés : barbara, entretien, université

François Wertheimer est un artiste qu’on ne peut enfermer dans aucun genre, riche de souplesse, de poésie et cultivé. Exclusif parolier de l'album La Louve, co-écrit avec Barbara qui en était la compositrice, il nous fait le plaisir d’évoquer ici sa collaboration artistique avec elle. 

Ce que voit l'homme Wertheimer en la femme Barbara est plus qu'un blason, le portrait d'une vie entière où le génie de toutes les femmes, et leur répression, nous est donné à entendre avec les mots d'un homme miroir fidèle, aimant.

Avec François Wertheimer (auteur-compositeur-interprète et producteur).

Interprètes : Andréa EL AZAN, Jean-Baptiste LE VAILLANT, Salomé AYACHE, Jasmine FRANCQ, Serge HUREAU.

 


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Serge Hureau (SH) : Un jour,en 1981 je pense, quand Jack Lang était ministre de la culture, Barbara a reçu un prix, le prix national de la chanson. Un inspecteur de la musique, Jean Carabalona, annonce à Barbara qu’elle a reçu ce prix, qui se décernera à l’Opéra de Paris. Je revois Barbara dire « Ah ! Monsieur De Carabalona… », et il répond « Je ne m’appelle pas De Carabalona » ; et elle de dire « Taisez-vous, Monsieur De Carabalona », en prenant un immense plaisir à prononcer ce nom. Quand je te présente, Wertheimer, je peux te dire que toutes les manières de prononcer ton nom font rêver, comme quand Barbara dit Marienbad. C’est ce que disait Philippe Delerm hier, certains mots prononcés - comme Göttingen - font rêver. Et il y a quelque chose chez toi qui fait rêver. Ce qui me touche, c’est que tu es la seule personne qui ait travaillé avec elle, qui ait pris en charge tous les mots d’un disque, un disque entier intitulé La Louve. Elle t’a confié, à toi, des mots de l’amour, sur des musiques d’elle. C’est la seule fois de son œuvre.

François Wertheimer (FW) : Oui, d’ailleurs, c’est très flatteur pour moi.

SH : C’est une œuvre magnifique. Je suis un homme, cela m’intéresse de comprendre pourquoi Barbara m’intéresse, pourquoi je me reconnais là-dedans, être homme, être femme, le genre… C’est troublant. Elle nous interroge beaucoup là-dessus. C’est la porte ouverte d’une maison fermée avant.

FW : D’abord, on était dans un appartement dans le 16e, puis on a déménagé. J’ai connu une période enfermée. L’appartement, c’était du velours noir au mur, très noir. Puis quand on a déménagé, c’était le soleil, le jardin, les fleurs.

SH : En même temps, ce jardin est spécial, car il est enclos de murs, un peu comme dans un monastère.

FW : Oui, mais c’était peut-être pour se rassurer. On sortait parfois plus loin dans la campagne. C’était pour des raisons de tranquillité, de sécurité. Là, elle avait une volonté d’ouvrir les fenêtres dans la vie quotidienne.

SH : Et quelque chose va vers la nature ?

FW : Bien sûr.

SH : Quand elle était petite, avec sa famille, elle allait de ville en ville.

FW : Elle a connu beaucoup de choses. Mais elle ne parlait pas beaucoup de ces choses-là, elle n’aimait pas beaucoup, même si ça arrivait, au gré de circonstances. Mais sinon, on était plus orientés vers l’avenir et on parlait aussi beaucoup du présent.

SH : On va rentrer dans les œuvres, avec une chanson : « L’Homme en habit rouge ». Est-ce que c’est toi cet « homme en habit rouge » ?

FW : Oui, apparemment. Mais c’est elle qui l’a écrite. C’était un cadeau de rupture en quelque sorte, même si pour moi il n’y a jamais eu de rupture. Mais il y a eu un moment où je suis parti vers d’autres vents, c’était à ce moment-là.

SH : Si on est dans un film, on imagine que l’homme en habit rouge s’éloigne.

FW : Attention, cela renvoie au parfum. Disons que, dans le jardin muré, j’avais des activités un peu naturistes, mais elle m’avait offert un Habit rouge de chez Guerlain. Même histoire que N°5.

                Interprétation : « L’Homme en habit rouge », par Jasmine Francq.

SH : Ce qui me frappe, c’est quand elle parle de tissu, elle dit que son habit se ternit, toute cette question du vêtement dit beaucoup de nous-mêmes.

FW : Des images me reviennent.

SH : Il y a une autre chose qu’on a abordée, c’est « Ma maison » : cette chanson de La Louve dit beaucoup de choses, dont certaines qu’on ne trouve que chez Jules Michelet lorsqu’il parle de la sorcière, chez des gens fins et extrêmement savants, qui observent les femmes. C’est un résumé de la manière qu’on a eu d’enfermer les femmes, de leur interdire des choses et d’aller contre leur souffle et le désir de porter les choses, d’avoir un pouvoir très grand. Quand les femmes exprimaient ça, on les brûlait. Voici donc la maison, qui en fait celle de Précy.

                Interprétation : « Ma maison », par Serge Hureau.

SH : On peut dire que ce disque, La Louve, c’est ta maison.

FW : C’était la nôtre. Le disque entier, c’est de l’histoire vécue. On a raconté, de manière un peu impudique, ce qu’on a vécu. C’était donc relativement simple à écrire car il suffisait de raconter ce qui se passait, avec des mots qui vont bien. Il y a une anecdote à propos de « Ma Maison » : il manquait une chanson pour l’album, parce qu’une chanson prévue était trop rock et n’a pas été gardée (on a cru en studio que c’était un enregistrement pour Johnny !).

SH : N’est-ce pas toi qui lui a fait prendre ce virage rock ?

FW : Si, c’est sûr. Au départ, j’ai fait une première chanson complète. J’étais ami et je travaillais déjà avec Sheller depuis un moment, c’était sa première orchestration. J’avais fait une comédie musicale qui s’appelle Popera cosmique. On a fait pas mal de choses. J’en ai parlé à Barbara et lui ai fait écouter Lux eterna, une messe qu’il avait faite pour une amie qui se mariait, et ça lui a plu. Je les ai fait se rencontrer. On a parlé de l’ambiance musicale.

SH : William Sheller, lui, a fait le Conservatoire, il vient de la musique savante. Et toi, de quelle musique viens-tu ?

FW : De la musique de saltimbanque ! Je suis un autodidacte de la musique, je joue mal de beaucoup d’instruments. Comme les clowns.

SH : Mais cela suffit pour faire de la musicalité. Un ami comédien, clown et musicien, dit que quand on ne maîtrise pas entièrement un instrument, on est moins dans la virtuosité et plus dans la musicalité, quand on découvre un nouvel objet.

FW : Oui, quand je découvre un instrument, je suis obligé de souffler dedans, taper dessus, ça dépend des instruments.

SH : Tout à l’heure, Bernard [Serf] disait que les mots de Barbara étaient simples. Toi, les tiens sont très travaillés, recherchés, sophistiqués.

FW : Quand j’ai connu Barbara, au cabaret l’Alcazar de Jean-Marie Rivière, par une amie, elle y allait et a un jour parlé avec mon amie, Solange. Elle lui a dit qu’elle cherchait un auteur. J’écrivais alors, je faisais des disques, donc elle a parlé de moi. On s’est donné rendez-vous au bar de l’Alcazar, celui cité dans « L’Homme en habit rouge ». C’était très impressionnant, elle était seule, là, avec son boa en plume. C’était magique. On a parlé très longtemps, jusqu’à la fermeture. Moi, j’étais très embêté parce que mon producteur m’avait prêté une vieille camionnette pourrie, une vieille Citroën. Finalement, on l’a prise quand même. Ça a duré jusqu’à sept heures du matin, puis je suis reparti. Je suis revenu le lendemain et elle m’a dit « Fais-moi une chanson » ; et j’ai fait « L’Enfant laboureur ». Je lui avais demandé ce qu’elle voulait dire : elle voulait dire qu’on lui fiche la paix, qu’on ne vienne pas la déranger. A la suite de ça, elle m’a dit « tu feras tout ».

SH : Et l’album s’appelle La Louve. Nous allons écouter « La Louve » puis « L’Enfant laboureur ».

                Interprétation : « La Louve », par Andréa El Azan.

SH : On est complètement dans les années 1970 : les couleurs, l’Alcazar… C’est magnifique, c’est un moment de tournant dans le monde de la musique.

FW : Pour revenir sur le côté sophistiqué, pour moi, Barbara, c’était Delphine Seyrig dans L’Année dernière à Marienbad : une sorte de reine, de sorcière, de fée, très sophistiquée, alors que ce n’est pas ça du tout en réalité. Mais c’est comme ça que je la percevais. Cela vient de là quand j’ai écrit « Marienbad ». L’’écriture est sophistiquée, mais elle l’a adoptée. Ça aurait pu créer un décalage par rapport à son écriture habituelle, mais ça rentre en résonance.

SH : C’est très fort d’avoir convoqué Delphine Seyrig, c’est vraiment une femme de cette époque, remarquable, très féministe : elle a tant effrayé les réalisateurs qu’ils ne voulaient plus l’embaucher. Elle a créé le Centre Simone de Beauvoir, qui est une véritable cinémathèque des femmes. Je suis sûre que Delphine Seyrig a adoré entendre « Marienbad ». On va l’écouter, mais d’abord, écoutons votre premier bébé « L’Enfant laboureur ».

                Interprétation : « L’Enfant laboureur », par Jean-Baptiste Le Vaillant.

SH : Il faut laisser la terre tranquille, pour qu’elle puisse être cultivée, il faut foutre la paix à ceux qui s’en occupent. Ce sont des sujets incroyables, dans les années 1970, on est dans le genre, la terre, l’écologie,le retour à la terre, tous ces jeunes qui partaient s’installer dans les Cévennes... Et vous, avec Barbara, vous allez vous installer à Précy, où l’on trouve des louves, un minotaure… c’est un drôle d’endroit que ce jardin.

FW : C’était magique. C’était une belle maison, ancienne, avec des petits fantômes qui traînent un peu. Le côté cerné par des murs, monastère, lui donnait un caractère particulier, de recueillement. Il y a eu aussi des coups de vent, mais ça restait confiné.

SH : Les tempêtes restaient intérieures. Ce qu’on entend aussi, c’est cette question des volets fermés : mais ce n’est pas la peine d’écouter derrière les volets, d’être dans la rumeur, l’anecdote : « Pourquoi allez-vous épier ? Je vous donne tout ».

FW : Mais cela peut se comprendre, quand on aime un artiste, on veut entrer dans une intimité, on pense - ce qui est faux à mon sens - que si on connaît des choses que d’autres ne connaissent pas, cela offre une intimité privilégiée. Or, en ce qui concerne La Louve, tout est dans La Louve.

SH : Ce qui est très beau, c’est qu’on entend l’intimité de l’amour.

FW : Oui, c’est une histoire d’amour qu’on a vécue.

SH : C’est une confiance très grande que de la dévoiler.

FW : On ne s’est pas posé la question. La première chanson est plus universelle : c’est de l’amour du public, de tout le monde, puis après, la deuxième, c’est « La Louve » : l’histoire avait commencé, vraiment. Dès qu’elle a lu le texte, elle est partie faire la musique tout de suite. C’était très fort ce qu’on vivait, je l’ai raconté et elle l’a mis en musique.

SH : On a l’impression que vous avez lu un conte.

FW : Oui, moi j’étais dans le rock’n’roll, pas du tout là-dedans. J’écoutais Jimmy Hendricks. Mais je connaissais par cœur tout Brel, tout Brassens, j’avais une petite culture de la chanson française quand même, mais ce n’était pas la même ambiance. J’étais un peu enfermé pendant le temps de cette relation : ces murs restaient des murs. Mais il n’y avait pas de problèmes [rires].

SH : Ce qui me frappe ; c’est qu’il y a un arrachement, là, de Barbara à un côté Rive Gauche, tu l’entraînes, en vrai séducteur, celui qui détourne du chemin et elle dit oui.

FW : Et elle a eu beaucoup de courage parce que dans son entourage, ce n’était pas spécialement bien vu que je fasse tout l’album : « Ohlala avec le hippie, là… ».

SH : Dans l’industrie, on aime que les produits soient toujours les mêmes, les gens aussi, on est inquiets de les voir appropriés par quelqu’un d’autre, dans quelque chose d’extrêmement privé. Tout le monde n’est pas dans le lit de Barbara. Il y a une jalousie très forte.

                Interprétation : « Marienbad », Jasmine Francq.

SH : Il y a vraiment là de la force du conte. Les fées, les sorcières, Mélusine… Barbara, c’est une sorcière.

FW : Je l’ai vite compris.

SH : Les enfants aussi le comprennent tout de suite, c’est la force de l’enfance. Devant une photo de Barbara, les enfants disent « C’est une sorcière », ou « C’est une fée », « Elle est belle » ou « Aaaahh ». C’est beau que tu l’associes à Delphine Seyrig, dans sa blondeur, avec sa voix souffreteuse. Le secret de sa voix, c’est qu’elle avait un vrai problème d’asthme et de respiration : elle est passée au-dessus de son handicap, en en faisant des choses magnifiques, des armes. Ce sont vraiment deux fées, deux références esthétiques.

FW : Je n’ai pas de mérite, ça s’est fait tout seul, à partir d’un plan du film dont je me souviens, où elle est sur un lit dans une chambre baroque. Barbara est comme ça, mais pas que. Elle est… ,non pas versatile, mais elle peut changer du tout au tout d’un moment à l’autre.

SH : C’est notre métier, changer du tout au tout. Chanter du tout au tout.

FW : Ça vient de la sensibilité. On reçoit des choses très fortes, et on peut réagir de différentes manières.

SH : Et toi, tu es vraiment un artiste de paroles, de musique mais aussi d’images. Tu places les choses comme dans un film. C’est un film que l’on vient d’entendre. Tu mets en place la scène, les couleurs, tu fais venir les personnages,tu es vraiment un homme de scénario.

FW : Je suis un dilettante, et quand je serai grand, je serai humaniste. On ne peut pas dissocier l’image du son. C’est la vie, et ce que j’aime, c’est la vie : il y a de l’image, du son, des senteurs…

SH : Tu les fais naître les images, les parfums.

FW : C’est agréable. C’est une manière de faire revivre celle qu’on a aimée : on peut faire des photos mais on peut aussi faire des chansons. Les chansons n’empêchent pas de faire des photos.

SH : Tu ne t’empêches rien. Nous allons enfin écouter une chanson, « Je t’aime », pour laquelle nous nous sommes permis un duo.

FW : Pour cette chanson, je précise que Barbara m’a demandé de la faire ; personnellement, je n’aurais pas eu cette impudeur de le faire de ma propre initiative, je l’ai dit autrement dans d’autres chansons. Elle m’a demandé quelque chose de plus direct.

                Interprétation : « Je t’aime », par Salomé Ayache et Jean-Baptiste Le Vaillant.

SH : Quand on entend La Louve, on est comme on était tous les deux à l’instant : j’ai l’impression d’être au milieu des amoureux, quand j’écoute ton disque.

FW : C’est que c’est réussi.

SH : Bravo, c’était formidable. J’en profite pour annoncer que l’on va s’engager à faire ensemble une installation.

FW : On voudrait faire une écoute spéciale du disque, une « écoute augmentée » : l’idée, c’est d’écouter les chansons mais « habillées » avec plusieurs images, des écrans, des commentaires, des informations autour, pour avoir une « écoute augmentée » du disque. Ce sera à la rentrée.

SH : Ce sera notre manière à nous d’exposer la musique, ce qui n’est pas évident. On peut exposer des robes, des fétiches, mais on n’est pas dans le culte, on est dans la culture. On va exposer du son.

FW : Ca fait revenir des fantômes.

SH : Et c’est bien.

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