Au fil de l'oeuvre, entretien avec Anne Sylvestre

Créé le 20 septembre 2017 |

Auteure de plus de 600 chansons répertoriées, où Anne Sylvestre puise-t-elle son inspiration ? Sept chansons, choisies par les artistes des Labos 1 et 2 du Hall de la chanson, seront autant de points de départ d’une discussion avec Anne Sylvestre sur son œuvre, ses lignes de forces et lignes de partage.


Entretien avec Anne SYLVESTRE, par Olivier HUSSENET (comédien, chanteur et pédagogue)

Interprètes : Jean-Baptiste LE VAILLANT, Aline BELIBI, Salomé AYACHE, Geneviève COULON-HABA, Louise LEGENDRE, Clémentine AUSSOURD

 


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Olivier Hussenet (OH) : Anne Sylvestre est, elle-même, une voix très importante à entendre sur son œuvre : cet entretien ne se concentra pas sur les liens entre la vie et l’œuvre ou les secrets d’Anne Sylvestre. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on se demande : « Qu’est-ce que c’est que cette œuvre ? », sachant qu’il n’est pas toujours intéressant d’en parler. Tu l’as dit : « Tout est déjà dans mes chansons ». On va se demander d’où vient cette inspiration qui est la tienne, extrêmement singulière même si en écho avec un féminin pluriel. C’est à la fois singulier et très universel, comme toute œuvre qui tient debout, je crois. Cette œuvre tient cet universel, mais d’où cela vient-il ? On vous propose d’y répondre à travers un parcours de six œuvres, en commençant par la première, « Porteuse d’eau ». Veux-tu nous dire, avant l’écoute, d’où vient cette œuvre ?

Anne Sylvestre (AS) : Cette chanson-là ? Je ne sais pas. C’était au début, et je pense que, quand on commence à écrire des chansons, on en écrit beaucoup, il y a une espèce d’urgence. D’ailleurs, il y en a de la même époque que je n’ai jamais chantées. Il faut faire un tri. Mais « Porteuse d’eau », je pense qu’elle fait partie d’une lignée de chansons qui se sont imposées peut-être sans que je le cherche vraiment. Je me suis rendue compte, après coup, qu’il y avait une lignée à partir de « Porteuse d’eau », avec d’autres chansons qui, notamment, parlent de l’eau, puis « Une sorcière comme les autres » : c’est un peu intemporel, impersonnel, plus général. Je vais être immodeste : je suis un peu étonnée, avec cette chanson qui est la première que j’ai chantée sur scène et que j’ai enregistrée, d’avoir déjà tout compris. Avec ce déroulement d’une vie, l’identification de la femme à la terre… Au début, cette chanson s’appelait « La Terre » et je dois le beau titre de « Porteuse d’eau » à Guy Béart : il était là quand je chantais à la Colombe et comme ma guitare était épouvantable, il m’avait prêté la sienne, j’ai voulu y voir un bon présage : ça en était un. Il m’a dit que « La Terre » n’était pas un titre, qu’il valait mieux l’appeler « Porteuse d’eau ». Je pense que cette chanson contenait déjà en elle toutes les femmes et tout ce rattachement à une lignée de paysans, de gens de la terre.

OH : Et de toutes les époques, de toutes les cultures, de tous les continents.

AS : Et les dames de mon quartier.

                Interprétation : « Porteuse d’eau », par Jean-Baptiste Le Vaillant.

OH : Je dis tout haut ce que Anne vient de dire tout bas : « Il y a un côté fête paysanne dans ce que vient de faire Jean-Baptiste ». Mêmesi je trouve que le piano de Grégoire est très urbain, il y a quelque chose de la terre, et d’un répertoire qui est un peu ancestral, collectif, anonyme. Comme si cette chanson s’écrivait avec une hauteur précise, mais avec un lignage.

AS : Avec cette belle interprétation… Waouh.

OH : Ensuite, on va écouter une chanson qui a près de dix ans de plus, qui s’appelle « Chanson dégagée » : veux-tu qu’on l’écoute tout de suite ?

AS : Mieux vaut en parler d’abord, car il y a eu un malentendu sur cette chanson, il y en a souvent. On me l’a reprochée. Comme j’étais un peu influençable, et on l’est souvent quand on est créateurs et qu’on se vend soi-même… Ça m’a toujours beaucoup frappée, quand on sort une chanson à soi et que les gens ne l’aiment pas, ça veut dire qu’ils ne nous aiment pas, c’est une peine d’amour, une chanson qui se casse la figure. « Chanson dégagée » a été écrite parce que j’en avais marre de tous ces chanteurs engagés bidons avec leur guitare, leurs grosses chaussures. Du moment que tu te plaignais de quelque chose et que tu gueulais un coup, tu étais un chanteur engagé. Merde ! Comme j’ai toujours eu l’envie de remettre les choses en place, j’avais voulu dire : « C’est ma chanson dégagée » et que quand on en a pris plein la gueule, on hésite à recommencer. Il fallait juste essayer d’écouter et de comprendre cette chanson. Ensuite, assez longtemps après, j’ai écrit des chansons qu’on a dites « féministes » et des tas de gens ne les ont pas écoutées car ils me voyaient comme « l’emmerdeuse de féministe », sans écouter ce que ça disait. Et c’est pareil avec « Chanson dégagée ».

OH : Les gens s’arrêtent au titre.

AS : Tous les Rive Gauche avec leur gratte, ça me cassait les pieds. Mais pas tous.

OH : Écoutons alors cette « Chanson dégagée » qui me semble dire tout ça.

                Interprétation : « Chanson dégagée », par Geneviève Coulon-Haba.

OH : C’est une chanson extrêmement poignante, émouvante. Elle dit vraiment la vérité.

AS : Qu’est-ce qu’on comprend ?

OH : On comprend : « Je n’ai pas besoin de fabriquer des fausses idées ou de fausses chansons, parce que j’ai tellement moi-même souffert des choses, j’écris à partir de ma douleur, j’ai pas besoin de fabriquer des généralités », entre autres.

AS : J’ai toujours cherché à me cacher, à me déguiser un peu dans mes chansons, parce que c’est une chanson, ce n’est pas une confession ou un discours.

OH : On n’est pas obligé d’être impudique. En tous cas, on sent ça, c’est très vrai et humain. C’est une très belle chanson, je l’aime beaucoup.

AS : Merci ! Peut-être que quand j’aurai cent ans, je donnerai plus d’explications.

OH : Il n’y en a peut-être pas besoin. On va maintenant s’intéresser à une autre chanson importante : en 1973, une chanson qui va beaucoup marquer, « Un mur pour pleurer ».

AS : Il vaut mieux l’écouter d’abord.

                Interprétation : « Un mur pour pleurer », par Salomé Ayache.

OH : Cette chanson est assez claire aussi.

AS : Cela a été écrit sur le premier disque que j’ai sorti dans ma compagnie. Quand j’ai créé les Productions Sylvestre, après avoir eu deux procès avec des maisons de disques, un que j’ai perdu, un que j’ai gagné (celui que j’ai perdu m’a coûté plus cher, bien sûr), puis être restée un temps sans agence, sans maison de disques, j’avais quand même quelques chansons dont celle-là. Quand j’étais petite, quand j’avais un chagrin, je me mettais comme ça [le bras sur le visage] contre un mur et je pleurais. J’ai toujours pleuré comme ça, contre des murs, et j’attendais qu’on vienne me chercher, même si ça n’arrivait pas toujours. On y a vu des murs… Mais c’est parce que je pleurais comme ça. Je pourrais la réécrire comme ça cette chanson, la continuer.

SH : On dirait que c’est une petite fille qui a inventé le mur des lamentations.

AS : C’est vrai !Un détail aussi, je suis allée faire une émission à la Radio Suisse Romande, ils m’avaient invitée et j’avais chanté cette chanson en direct. Ils m’ont demandé la permission de l’enregistrer et de la passer comme ça, avant même qu’elle soit gravée sur un disque. J’ai accepté. C’était un beau présage.

SH : On ne dira jamais assez que la Radio Suisse Romande a été très importante pour la question de la chanson depuis longtemps.

OH : Pour moi, à t’entendre parler comme ça de l’enfance, c’est une chanson de l’appel.

AS : C’est tout ce qui nous blesse, nous attriste, nous abime et qu’on est obligés de vivre quand même, c’est stupide : par exemple : « on donne de l’argent pour des chiens », mais c’est « on », c’est tout le monde, « on est bistrot », « on est télé »… On est de pauvres humains, quoi !

OH : Je trouvais qu’il y avait aussi, dans l’interprétation de Salomé, peut-être encore plus une mise en avant de la rage. Les pleurs ne sont pas loin de la rage ici.

AS : Bien sûr. On est toujours comme on n’est pas, on n’y arrive pas, on n’a pas le temps, on croit tenir la fleur mais on l’a pas. On vit bêtement finalement. On pourrait s’aimer, être ensemble pour pleurer, zut !

OH : Cette chanson vient mettre un point d’arrêt à ça, le fait de nommer ces banalités dans la chanson, cela permet de dire « zut, c’est vrai ! ».

AS : Avoir le temps de pleurer, bon sang !

OH : Cela renvoie à une autre chanson très belle, « Laissez les enfants pleurer », c’est une question de temps aussi.

SH : Et « L’enfant qui pleure au fond du puits », dont parlait tout à l’heure Boris Cyrulnik, c’était très fort : c’est important de pleurer, et pleurer, c’est chanter. Dans toutes les cultures, il y a des chants de deuil.

OH : La chanson suivante, c’est « Rose », écrite en 1981.

AS : C’est une chanson qui est venue après un fait divers que j’ai vu dans un journal, l’histoire d’une jeune fille jugée pour infanticide. C’était une enfant à qui on avait fait un enfant : ce qui m’avait indignée - d’ailleurs j’écris souvent à partir d’une indignation finalement -, c’est le commentaire d’une journaliste qui disait : « Et elle ne l’aimait même pas ». Enfin ! Quelle imbécile ! Ben non, elle ne l’aimait pas. Elle venait de se faire imposer ça…

OH : On va entendre tout de suite ce cri.

                Interprétation : « Rose », par Louise Legendre.

OH : La chanson qu’on a choisie pour la suite date de plus de treize ans après, de 1994 : « Faites-moi souffrir ». Tu y parles de ton inspiration, qui est paradoxale : plus j’ai mal, plus mes chansons sont belles, mais à la fin, tu dis que, si on ne te fait pas de mal, c’est quand même aussi bien.

AS : C’est tout à fait une chanson d’amour, enfin. « Faites-moi souffrir comme ça j’écrirai de belles chansons ». Je crois qu’il n’y a pas beaucoup plus d’explications à donner.

                Interprétation : « Faites-moi souffrir », par Aline Belibi.

AS : C’est engagé aussi.

OH : Je te rassure, cette chanson n’est pas une bluette, c’est une très belle chanson d’amour ! On va faire maintenant un saut de presque vingt ans et écouter une chanson très importante, « Je n’ai pas dit ».

                Interprétation : « Je n’ai pas dit », par Geneviève Coulon-Haba.

AS : Ça me fait plaisir qu’on ait abordé aussi autre chose que les chansons militantes. Je crois avoir aussi écrit beaucoup de chansons d’amour, et quelques-unes pas mal. Ce sont des chansons qui se font pas mal éclipsées par les chansonsqui disentquelque chose. Même si ces chansons « disent » aussi.

OH : Le message est beaucoup plus subtil et beaucoup plus humain.

AS : J’ai le droit aussi, excusez-moi.

OH : Ce qui m’intéresse aussi dans cette chanson, c’est que l’inspiration la plus vraie, la plus vive est sur l’endroit de ne pas tout dire. Un des moteurs de plusieurs de tes chansons, celles qui me touchent le plus personnellement, c’est celles où tu revendiques le droit de chanter et de ne pas dire, le droit de taire, de dire autrement, de tisser des choses plutôt que de les révéler. Je trouve que c’est extrêmement fort.

AS : Oui, mais il y a quelque chose dont on oublie de parler, c’est l’écriture, comment c’est fait. Cette chanson qui est toute en émotions, c’est quand même « Je n’ai pas dit / Je n’ai pas fait / Je n’ai pas dit… »,et à chaque fois, il y a une progression. Ce n’est pas n’importe quoi, une énumération pour rien : ça avance, c’est plein d’images. Ce n’est pas juste un sentiment, ce sont des images : les litanies pour moi, comme l’eau, comme une fontaine, coulent comme ça, comme de l’eau, l’escargot sous la chaussure parce que ça fait un bruit particulier… J’aime les images, je ne veux pas que ce soit abstrait, ça m’énerve. Sinon, ce n’est pas la peine, on peut le dire comme ça dans le langage. On a le droit d’employer des beaux mots et puis de s’en servir d’une façon un peu plus belle que dans la vie quotidienne. Avant, dans « Faites-moi souffrir », c’est pareil : il y a une progression « Faites-moi souffrir/ languir / mourir / sourire ». Il faut faire un peu attention à l’écriture, et pas seulement à ce que ça dit. C’est très travaillé, comme dans « Je n’ai pas dit ». Les chansons reviennent sur elles-mêmes, je sais comment je les commence et comment je vais les finir. J’ai toute la chanson pour dire quelque chose : j’ai dit des mots d’amour, s’il vous plaît, ne les perdez pas.

OH : On va écouter maintenant « Juste une femme ».

AS : C’est une chanson qui est aussi venue sur une indignation.

OH : Comme le disait Céline Pruvost tout à l’heure, l’indignation est un moteur.

AS : C’est ma meilleure façon de réagir et d’apporter une petite pierre.

OH : Le mot déclencheur était quelqu’un qui avait dit « Y’a pas mort d’homme », suite aux frasques de DSK.

AS : Je cite toujours un exemple : tant qu’on aura des assiettes décorées pendues au mur avec écrit dessus « Bats ta femme tous les jours, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle sait pourquoi », on n’avancera pas ; ou des pots à eau en forme de… C’est banal et ça fait rire : « C’est pas méchant ». « C’est pas grave, c’est juste une femme ». Les indignations, je ne les recherche pas, elles viennent.

                Interprétation : « Juste une femme », par Clémentine Aussourd.

AS : Je voudrais dire mon admiration pour tous ces chanteurs et artistes qui se sont donnés tant de mal et d’amour pour interpréter les chansons. Je suis K.O. !

SH : Tu parlais d’écriture : quand on travaille avec les élèves du Conservatoire et ceux du Labo 1, ton œuvre est une nourriture parce qu’elle est très écrite, on nous prend par la main, et il faut y arriver avec beaucoup d’humilité, parce que ça dit beaucoup de choses : il s’agit de porter des mots, des musiques qui nous aident. C’est à la fois difficile pour y entrer et facile, une fois dedans, car c’est écrit, et ça, c’est merveilleux.

AS : Je suis submergée parce que c’est beaucoup. Je ne sais faire que ça [écrire des chansons], c’est pas ma faute ! Ma modestie en prend un coup.

OH : Effectivement, c’est un vrai travail d’imprégnation, que de chercher à respecter la profondeur de tout ce que tu écris, un vrai travail que de rentrer dans le sillon. On a pu dire que, quand on est interprète, on peut faire dire à une chanson ce qu’on veut : en fait, c’est impossible. Notamment avec tes chansons, il y a une telle conduction musicale et textuelle que l’interprète a le choix, mais pas tant que ça, parce que la chanson veut dire des choses, et qu’on le veuille ou non, elle va les dire. C’est sans doute plus facile pour l’interprète que tu es de tes propres chansons : comment se fait le passage vers le disque et la scène ?

AS : Pendant que j’écris la chanson, je sais déjà comment je vais la chanter. C’est pour cela que j’ai beaucoup de mal à écrire pour les autres. Bon, oui, je l’ai fait pour quelques copines comme ça : Marie-Thérèse Orain, Fransceca [Solleville]… Mais c’est difficile. Mes chansons,je sais comment je vais les chanter, je sais quelles places elles vont prendre.

OH : Cela contredit ce qu’écrit ta sœur [Marie Chaix], quand elle parle de l’hydre à trois têtes qu’est l’auteur-compositeur-interprète. Je crois que c’est faux : je pense qu’il n’y a qu’une seule tête. L’interprète aussi écrit.

AS : Ce qui m’a toujours étonné, c’est que, ayant peu de science musicale, les musiques me viennent. Elles s’imposent, même si je les cherche quand même : je suis toujours étonnée d’avoir fait ces musiques. Au début, dans un premier temps, je me demande si ce ne serait pas la musique d’un autre. Mais non, en général c’est de moi !

OH : Et je cite à nouveau ta sœur qui dit que tu as « la force d’écrire une chanson qui ait l’évidence de « A la clairefontaine » ».

AS : Oui, mais je tiens quand même à dire que ce n’est pas automatique, je ne suis pas une machine à faire des chansons, il faut qu’il y ait d’autres choses autour. Parfois, non, il n’y a pas ce qu’il faut, c’est ce que je dis dans « Thérèse ». J’y dis : « Je ne peux pas écrire cette année » ; je me suis dit « cette fois, c’est vrai », et j’étais contente de pouvoir la chanter. C’est aussi que, quand on a écrit plus de six-cents chansons, on a déjà dit pas mal de choses. Je ne veux pas redire les mêmes choses autrement ; mais heureusement, il se passe des choses. Ou malheureusement.

OH : Cela veut dire que ça vient de la vie, alors.

AS : Oui, c’est mieux. Il ne faut pas croire que tout ce que je dis m’arrive. Quelques fois, on me dit « Alors, les nouvelles chansons ? ». Oh ! C’est comme si on venait me trouver dans la salle de bain. Je patauge parce que je suis très émue.

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