Exotisme, colonies, racisme…

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Conférence plénière / Cité de la Musique / jeudi 30 oct. 2008

Conférencier: Bertrand Dicale (journaliste)

Exotisme, colonies, racisme de 1914 aux années 1970

La chanson est par essence, on l’a dit et répété depuis lundi, un média populaire, avec toutes les ambiguïtés que cela signifie : elle est à la fois le reflet des pesanteurs mentales et des audaces des élites « avancées » ; elle reproduit les représentations les plus anciennes en même temps qu’elle véhicule les nouvelles images des idéologies émergentes ; elle est à la fois un outil « progressiste » en même temps que la voix de tous les conservatismes.
On pourrait l’expliquer et le démontrer avec l’image de la grève ou l’image du patron et du patronat dans la chanson populaire. Mais il y a un sujet dans lequel les ambiguïtés, les stéréotypes et toutes les surprises formelles possibles s’en donnent à cœur joie : le rapport à l’autre, au différent, au colonial, au nègre et ainsi de suite.
(Je m’excuse d’employer le mot « nègre » : il s’agit d’un objet mental, d’une projection, et non d’une réalité humaine. Il s’agit d’une catégorie du même type que le père Fouettard ou les anges du Bon Dieu.)
Nous allons essayer de traverser un corpus quand même colossal, étourdissant de contradictions et d’ambiguïtés. Nous partirons grosso modo de 1914, ou plutôt un peu avant, à l’époque du caf’ conc’. Pour beaucoup de Français, c’est la découverte du Noir, du goumier, de l’annamite, croisé sinon dans les tranchées, du moins dans les gares ou en deuxième ligne. Mais il existe déjà, il existe avant, parce que la France a un empire colonial avec d’une part des émigrations, des expéditions, des aventures ; d’autre part une immigration.

Petit tableau de l’aventure lointaine avec l’état des images fantasmées.

Nous écoutons :
« La Petite Tonkinoise », Polin, 1906 (extrait)

Et il y a le nègre arrivé chez nous. Pas un hasard : Mayol, mais aussi Paul Lack, effroyablement réactionnaire, sur l’impôt, sur la condition féminine, sur les syndicats…

Nous écoutons :
« A la Martinique », Paul Lack, 1912

Projette l’image du nègre dangereux, du prédateur sexuel. On a un peu la même chose, au cœur des années 30, à l’époque où, après quelques expositions coloniales, on s’est un peu ouvert (à l’époque, Stellio et quelques autres orchestres créoles jouent la musique des Antilles à Paris).

Nous écoutons :
« Biguine à Bango », Lyne Clevers, 1937

Eh oui, paroles et musique de Charles Trenet :
« Bango, Bango a des p’tits frères
Des p’tit’s sœurs qui dansent à Paris
A Paris aussi on sait faire
La biguine comme au pays
Et tout comme à la Martinique,
Demoisell’s ont le ventre gros,
On travaill’ pour la République
Quand on fait biguine à Bango ! »

Exactement à la même époque, « Ma créole » par Fernandel.

Nous écoutons :
Fernandel, « Ma créole », 1938 p. : Jean Manse, m. : Casimir Oberfeld

Contexte musical pas du tout exotique (java, même pas des maracas ou une guitare hawaïenne ; accordéoniste auvergnat), quasi-réalisme du récit, malgré créole-zoulou.
Tableau incohérent, comme la France, après tout : on expose dans des cages des kanaks de Nouvelle-Calédonie, mais on fait venir la génération des Senghor et Césaire à Louis-le-Grand.
Il est vrai que le rêve colonial existe. Il y a quelques chansons sur les coloniaux, les légionnaires, les turcos – mais aussi des chansons affreuses comme « La Fille du Bédouin ».

Nous écoutons :
« La Fille du Bédouin », par Georges Milton

Puis, dès l’avant-guerre, mais de manière flagrante ensuite, l’exotisme vient à la place du rêve colonial. La vogue du mambo déferle sur le monde entier, et les musiciens antillais se déguisent en cubains.
Tout ensemble, Espagne, Mexique, Brésil, Levant : Gloria Lasso, Dalida, Dario Mariano…
Curieusement, mais ce n’est pas la seule fois que ça arrive au XXe siècle, un fait historique majeur n’existe pas dans la chanson : après les bombardements, par exemple, la décolonisation ne suscite pas de chansons, ou presque. Enfin, si, une curiosité, écrite par Guy Béart et chantée par Juliette Gréco en 1957.

Nous écoutons :
« Chandernagor », par Juliette Gréco

Les comptoirs français de l’Inde ont été abandonnés sans grand drame entre 1952 et 1954. Curieusement, la chanson est d’abord proposée à Maurice Chevalier. Censure. Gardiens de musées.
Grand silence sur les guerres de décolonisation, grand silence sur l’Algérie, sauf la mélancolie d’Enrico Macias.

Nous écoutons :
« Joanna », Serge Gainsbourg, 1964
« Là-bas c’est naturel », Serge Gainsbourg, 1964

Et l’apparition du racisme. Ou plutôt de la conscience du racisme, qui est très notablement inspirée des Etats-Unis, comme chez Nino Ferrer qui chante « Je veux être Noir ».

Nous écoutons :
« Je veux être Noir », par Nino Ferrer, 1966
« Armstrong » de Nougaro et re-clichés

Puis la conscience antiraciste, « Lily » de Pierre Perret en 1975.

Audio

Exotisme, colonies, racisme de 1914 aux années 1970 par Bertrand Dicale (journaliste)