Marseille, métropole de la chanson…

Article

Conférence chantée / Cité de la Musique / mercredi 29 oct. 2008

Conférenciers: Jacques Bonnadier (journaliste), Pierre Echinard (historien)

et Moussu T e lei jovents (groupe musical)

Cent cinquante ans de chanson à Marseille

Il était normal que Marseille accueille l’Université de la chanson, car c’est une des métropoles de la chanson en France. Cette soirée lui est consacrée avec une évocation à deux voix de « 150 ans de chanson à Marseille » par deux « régionaux de l’étape » : le journaliste Jacques Bonnadier passionné, entre autres, par la chanson, et l’historien Pierre Echinard, ancien enseignant, membre de l’Académie de Marseille et directeur de la revue Marseille, la revue culturelle de la ville. Déjà complices, il y a plus de 20 ans, tous deux avaient fait pour les ateliers de Radio-France 60 émissions de 10 minutes sur la chanson marseillaise diffusées dans l’ensemble de la francophonie, ainsi qu’une série de manifestations à travers Marseille accompagnées par le numéro spécial 145 de la revue Marseille. Par la suite, ils ont pendant plusieurs années fait des séries de conférences sur la chanson, ici même, dans les caves et dans l’auditorium de la Cité de la Musique.

Dès qu’il s’agit de parler de la chanson marseillaise, tous deux sont inévitables, comme est également inévitable Moussu T e lei jovents, un groupe Marseillo-Provençal (en fait ciotadin), formé de deux membres du Massilia sound system (Tatou-Moussu T, auteur-compositeur-chanteur et Blu, le mandoliniste) et du percussionniste Jam Da Silva

Il apportera en direct une double contribution avec sa version modernisée du répertoire traditionnel de Vincent Scotto, René Sarvil et Alibert et ses propres créations.

Dans cette « Soirée marseillaise », on va donc parler (beaucoup), écouter (beaucoup), fredonner (pas mal) et même regarder quelques images…

Y-a-t-il une chanson typiquement marseillaise, comment et pourquoi ? Ce serait trop long et trop difficile de le dire d’entrée de jeu. Les explications interviendront en cours de route. Disons simplement que la chanson marseillaise est intimement liée à un « genre marseillais » qui s’est progressivement construit au cours des deux derniers siècles. Pour être essentiellement populaire, ce genre n’est pas forcément grossier ou grivois comme certains clichés pourraient le laisser entendre. Il reflète avant tout la poésie du petit peuple de Marseille et son art de vivre qui s’étend en fait à tout le littoral méditerranéen.

Autour de 1840
Notre première étape historique concerne, dans la première moitié du XIXe siècle, l’éclosion de la chanson marseillaise d’expression provençale.

Déjà vers 1825, sur le promontoire de la Tourette, du côté du fort Saint-Jean, à l’entrée du port, avaient lieu des assauts « de cant » en plein air. Des ouvriers, des artisans, des gens du peuple, divisés en deux équipes, s’affrontaient en chantant des chansons et des romances françaises, en particulier celles de Béranger, le roi des chansonniers de l’époque. Alors qu’ils s’exprimaient habituellement en provençal, ils chantaient en français (un peu comme aujourd’hui les jeunes Français chantent les succès américains sans tout à fait les comprendre).

Cette fascination pour les chansons de Béranger engagea une série de poètes amateurs (ils étaient boulanger, doreur-miroitier…) à écrire eux-mêmes des couplets bachiques ou satiriques.

L’un d’eux, le boulanger Victor Gelu, après avoir longtemps imité Béranger en français se met écrire en 1838 sa première chanson en provençal-marseillais : « Fenian é grouman » (Fainéant et gourmand). Une chanson qui campe déjà les clichés du farniente, mais assortis de la redoutable force d’expression de Gelu : « Qui n’est pas fainéant, qui n’est pas gourmand, qu’un tonnerre de dieu le foudroie ! (que le diable le patafiole !) »

(Extrait interprété par Jacques Lombard)

Gelu que l’on peut considérer comme le poète du peuple de Marseille, écrira (toujours en provençal) bien d’autres chansons plus sociales, plus profondes aussi comme son « Credo de Cassian » : « A périr tout entier que servirait-il de naître ? ».

D’autres auteurs, au même moment, habillent sur mesure, comme lui, le peuple de Marseille. Ainsi, le vermicelier Etienne Bibal qui, en 1840, écrit « Lou Cabanoun », une chanson guillerette, que l’on pourrait qualifier de « cliché » sur l’art de vivre marseillais sous le soleil, au bord de la mer ou à la campagne. Elle a un tel succès qu’on en vend 6000 en quelques mois et que près de cent ans plus tard la firme Gramophone (pourtant une firme nationale) en réalise un enregistrement.

(Extrait interprété par Nicolas Amato)

Cette chanson, c’est le récit en une douzaine de couplets (ce qui était fréquent à l’époque) d’une journée passée au cabanon et de tous les petits plaisirs qu’elle offre jusqu’à la séparation du groupe d’amis, le soir venu, en attendant de recommencer la semaine suivante… C’est l’archétype de toutes les chansons divertissantes sur l’art de vivre marseillais écrites pendant une centaine d’années, que ce soit en provençal ou en français.

Il y a eu par la suite bien d’autres chansonniers en provençal-marseillais, auteurs-compositeurs et parfois aussi interprètes comme Joseph Arnaud, Rodolphe Serre, Lejourdan, Guillaume Luc, Galsseran et tant d’autres dont nous n’aurons pas le temps de parler.

Mais pour en revenir autour de 1840, qui est, en ce qui concerne l’usage littéraire du provençal avec Bénédit, Cheilan, Gelu et les autres, l’âge de « la renaissance marseillaise » (qui précède la « mistralienne »), il faut faire, cette fois-ci, une place à un doreur-miroitier, Antoine Maurel, qui va réussir à mettre la chanson en spectacle ; un spectacle à la fois amusant et édifiant. En 1842, il écrit, toujours en provençal-marseillais, une pastorale (ce sera le modèle de plusieurs centaines d’autres écrites depuis) qui campe le mystère de la nativité dans un village de Provence (en s’inspirant des Noëls de Saboly du XVIIe siècle) avec tous les personnages hauts en couleurs de la vie quotidienne. Une fois encore, le succès va en être durable, puisqu’on joue toujours la pastorale Maurel dans Marseille et ses environs et qu’on en connaît encore les airs et les paroles (« Lou pauvre pistachié », « Sian vengu touteis ensèn », « O rei de glori », etc.). Dans les années 1930, la firme Columbia (encore une firme nationale) n’hésite pas à enregistrer en provençal l’air du berger écrit par Maurel sur un air composé par Solar, un lauréat du conservatoire de Marseille. Cette fois-ci, on joue sur le charme et la poésie assortis au bel canto.

(Extrait de « Vèni d’aousi » par Tino Rossi)

*Les cafés-concerts (1850-1900…)

Désormais la chanson ne va plus se contenter d’être poussée dans les assemblées amicales, dans les guinguettes. Pour devenir un objet de spectacle à part entière, elle a besoin de lieux spécialisés. L’exemple vient de Paris, mais il prend des caractéristiques particulières dans un port comme Marseille. On y chante déjà depuis longtemps dans les cafés populaires, mais dans des conditions précaires. En 1851, le café Vivaux, près de la Mairie, tout en étant encore très modeste, s’acquiert une sorte de célébrité en présentant à la fois la chanson et la pantomime. On y chante dans toutes les langues (italien, grec, allemand, anglais…) pour satisfaire une clientèle de marins venus de tous les coins du monde.

Cinq ans plus tard apparaît le premier théâtre marseillais spécialement construit pour la chanson : le Casino musical. Situé presque sur la Canebière, à l’angle de la rue Vincent Scotto, son emplacement est actuellement occupé par le cinéma d’art et d’essai des Variétés. Ce premier café-concert a un tel succès que l’année suivante, un second, encore plus luxueux, ouvre ses portes sur le cours Belsunce, l’artère la plus passante du centre ville en dehors de la Canebière : c’est le fameux Alcazar qui va connaître 110 ans d’existence. Là encore le succès est immédiat parce que le spectacle populaire qu’il présente va droit au cœur des petites gens qui, faute d’être cultivés au sens bourgeois du mot, sont attirés et touchés par ce qui bouge, chante, parle… Très vite le Casino et l’Alcazar vont faire partie du circuit des tournées que des vedettes nationales comme Thérésa ou Paulus font déjà à travers la France.

Paulus gardera un mauvais souvenir de son premier passage à l’Alcazar, ayant le sentiment d’être exploité par le directeur de l’établissement qui lui impose, en plus du spectacle du soir, des « répétitions » publiques et payantes mais non rétribuées, l’après-midi.

L’aventure de Thérésa, en 1867, est plus cruelle. Déjà grande vedette, elle a exigé en matière de publicité qu’on lui remette symboliquement les clés de la ville à son arrivée, et l’Alcazar a dû tripler le prix des places pour couvrir son cachet. Les Marseillais ont été choqués par de telles prétentions et, le soir de la première, un troupeau d’ânesses qui passait sur le cours Belsunce est détourné dans la salle et se met à braire à la place de Thérésa qui, furieuse, quitte la ville. Son insuccès sitôt connu fait bientôt le tour de la France où, pendant quelque temps, « faire un four » se dira « faire une Thérésa ».

A côté des vedettes « parisiennes », l’Alcazar était, comme tous les autres cafés-concerts qui l’ont suivi, naturellement ouvert aux vedettes locales qui y ont bâti de solides réputations, même si leurs noms sont aujourd’hui bien oubliés.

C’est l’occasion de vous faire entendre un autre aspect du genre marseillais, indissociable de la chanson : le monologue marseillais. Il s’agit cette fois-ci d’un disque centenaire (vers 1906/1908) enregistré pour Gramophone et Zonophone par le comique marseillais Louis Foucard. Né en 1857, c’était un artiste qui savait tout faire paroles et musique : félibre ami de Mistral, auteur d’une pastorale, patron d’une crèche mécanique et d’un salon-théâtre ambulant, interprète de comédies et de mélos, il avait l’habitude de s’habiller en femme du peuple au verbe haut (poissonnière ou « partisane », vendeuse de fruits et légumes) pour faire plus facilement passer ses monologues satiriques.

Dans « Une réunion politique à la poissonnerie », il envoie au diable le personnel politique. Encore faut-il se retremper dans son époque pour mieux comprendre, derrière le comique, la férocité de la satire. Par exemple, lorsqu’il envoie les députés à la Bédoule, une banlieue de Marseille, il faut savoir que c’était un grand centre d’équarrissage et qu’il les traite en fait de charogne. De même, lorsqu’il en envoie d’autres au Pharo, il faut se souvenir que s’y trouvait l’institut médicolégal, et qu’il leur souhaite par conséquent de crever…

(« Une réunion politique à la poissonnerie »)

Autre thème de la chanson marseillaise : le grivois, un genre qui est en fait très répandu dans la chanson française de l’époque, mais qui peut s’illustrer ici, nous sommes au tour de 1905 ou 1906, par la cinquième chanson déposée par Vincent Scotto à la société des auteurs. Elle met en scène un personnage pittoresque du moment, le « Conducteur de Tram », sur des paroles d’Antonin Bossy (c’était au temps où Marseille possédait l’un des plus grands réseaux de tramways d’Europe desservant ses 111 quartiers)

(Les deux premiers couplets fredonnés par les deux conférenciers donnent une idée de la « lourdeur » transparente des allusions…)

Mais, grivoiserie mise à part, le personnage populaire du conducteur de tram nous amène à évoquer un autre grand moment de l’évolution du genre marseillais et de la chanson marseillaise : sa mise en spectacle à travers les revues marseillaises.

1890-1930… : Les revues marseillaises

Vers 1890, le genre chansonnier marseillais, qui s’est petit à petit fixé depuis un demi-siècle, et qui est déjà devenu un objet de spectacle à but édifiant à travers la pastorale, va devenir prétexte à un nouveau spectacle élaboré : la revue marseillaise. C’est une sorte de pastorale laïque et urbaine autour des personnages typiques du peuple marseillais et des lieux emblématiques de la ville.

Après quelques tentatives faites dès le Second Empire au théâtre Chave et au Gymnase (mais sans lendemain, car elles furent jugées trop osées), c’est vers la fin des années 1880 que les principales scènes marseillaises (en dehors du Grand Théâtre, trop « sérieux » pour un tel genre !), le Gymnase, les Variétés, l’Alcazar, le Palais de Cristal, l’Eldorado…, se mettent à monter régulièrement des revues (en particulier vers la fin de l’année ce qui justifie l’appellation de revue). Elles font allusion à l’actualité récente, à la vie quotidienne locale avec ses métiers, ses personnages, ses sites pittoresques. Le rêve, la féerie, les paillettes y ont leur part comme dans les revues qui se montent au même moment dans la capitale, mais ce sont les scènes locales qui donnent à Marseille plus qu’ailleurs (car il y a des revues locales un peu partout) toute son originalité à la revue.

Il s’agit d’une succession de chansons et de saynètes juxtaposées sans fil conducteur bien structuré, contrairement à l’opérette ou au vaudeville. On y interprète des airs à la mode sur lesquels de nouvelles paroles de circonstance ont été écrites. A chaque année sa grande revue, qui peut tenir la scène pendant plusieurs mois (on dira alors « qu’on y entre en chapeau-melon et qu’on en sort avec le chapeau de paille ») avec des interprètes spécialistes adulés du public (Augé, Darbon, Fortuné cadet, Berval, Suzanne Chevalier, Andrée Turcy, Alida Rouffe… et, jusqu’aux années 1950, Bruno Clair, Victoria Marino, Lucien Frébert, Daxély…). Les auteurs chansonniers sont eux aussi spécialisés (Théodore Flaville, César Labite, Antonin Bossy…). Ils « habillent sur mesure » des interprètes devenus de véritables célébrités.

A ce propos, à l’occasion de la revue de l’Alcazar « Li sian touti », en 1908, Charlus, le concessionnaire des disques Pathé sur la Canebière, eut l’idée d’afficher en vitrine une photo regroupant les six vedettes masculines de la Revue (évidemment connues de tout le monde dans la ville) avec l’annonce alléchante suivante « Toute personne qui entrera dans le magasin et pourra identifier les six personnages touchera un billet de 100 F ». Ce fut naturellement la ruée. « Voilà ! Monsieur, j’ai reconnu tout le monde : un tel, un tel, un tel, etc. ! » Alors, le concessionnaire tirait un billet de 100 F de sa poche, le tendant à l’heureux gagnant, mais le rempochait ensuite sans l’avoir lâché. « Bravo Monsieur ! Vous avez touché un billet de 100 F !» : un gag spirituel qui, mettant les rieurs de son côté, fit une publicité exceptionnelle au disquaire.

Comme exemple des chansons qu’on pouvait entendre avant la guerre de 1914 dans les Revues marseillaises, on va écouter « La Chanson des Pierres Plates » (c’était la plage gratuite des Marseillais) avec des paroles marseillaises de Georges Sicre plaquées sur l’air alors célèbre de « la Marche de Paris » de Popy. Elle est interprétée par le fantaisiste marseillais Darbon, qui n’hésite pas, c’est une autre caractéristique des goûts marseillais de l’époque, à donner de la voix. Enfin cette chanson reflète l’évolution même de l’usage du français et du provençal dans la population marseillaise puisqu’elle utilise tour à tour les deux langues.

(Extrait de « La Chanson des pierres plates » par Darbon)

Souvent liés à l’actualité les sujets des chansons, sans pour autant sortir du cadre bon enfant de la Revue, pouvaient traiter de situations plus sérieuses. Ainsi on retrouve dans une revue de 1915 une chanson à la gloire des « Tourneuses d’obus » chantée par Andrée Turcy, ou encore, peu après la guerre, une chanson interprétée par Suzanne Chevalier qui réhabilite « Les Jeunes d’ici » injustement calomniés lors de l’affaire du quinzième corps.

Encore un exemple de la nécessité de connaître le contexte de l’époque. Ici, il faut savoir que pour se dédouaner de l’échec de l’offensive française sur la frontière allemande au début de la guerre de 1914-1918, l’état-major français et le gouvernement en rejetèrent la responsabilité sur le quinzième corps des Provençaux accusé à tort d’avoir fui devant l’ennemi, ce qu’on fit chèrement payer aux soldats marseillais pendant toute la guerre. Sachant cela, on comprend mieux le sens du dernier couplet consacré au courage « militaire » des jeunes marseillais, au terme d’une chanson de simple divertissement à la gloire des Jeunes d’ici.

(Projection des paroles des Jeunes d’ici)

Pour en revenir au cas le plus fréquent, la revue marseillaise était avant tout faite pour divertir par l’évocation des plaisirs du farniente et de l’art de vivre populaire marseillais. C’est ainsi qu’en 1919, Andrée Turcy crée dans une revue de l’Alcazar Oh ! Coquin de sort ! « La Chanson du cabanon ». C’est peut-être la plus réussie et la plus emblématique des chansons marseillaises. Elle passe en revue tous les clichés du genre, mais avec délicatesse, simplicité et émotion. Chose d’autant plus remarquable que les paroles sont dues à un comique quasi excentrique (Fortuné cadet) et la musique au maestro Charles Helmer, habituel chef d’orchestre de l’Alcazar, spécialiste de compositions beaucoup plus musclées, tel le fameux « Le rêve passe ».

(Extrait de la Chanson du cabanon)

L’opérette marseillaise des années 30

C’est dans les années 30, que le genre marseillais connaît son apogée ; non plus avec des revues locales ou de simples chansons, mais grâce aux Opérettes Marseillaises de Vincent Scotto, René Sarvil et Alibert. L’idée est venue aux trois complices de faire du genre marseillais un produit d’exportation vers Paris à la suite des triomphes de Marius (1929) et Fanny (1931) de Marcel Pagnol dans la capitale.

Aboutissement d’un genre rodé chez-nous depuis près de cent ans, dépouillée de la langue provençale trop locale et qui n’est plus d’un emploi régulier chez les Marseillais eux-mêmes, la recette marseillaise était au point : l’évocation du soleil, la bonne humeur et l’accent suffiraient au triomphe de la chanson marseillaise à Paris.

Scotto, Alibert et Sarvil sont des professionnels aguerris : Vincent Scotto, « monté » à Paris depuis 25 ans, après avoir « habillé » sur mesure les plus grandes vedettes nationales, retourne à sa Méditerranée d’origine ; René Sarvil est à la fois un chansonnier marseillais et parisien habitué à écrire des sketches ; le « jeune premier » Henri Alibert s’illustre depuis vingt ans dans tous les genres de la chanson.

En 1932, ils font un premier essai dans la capitale avec « La Revue Marseillaise ». C’est un succès complet cautionné par Pagnol qui assiste au spectacle.

Parmi les succès de la revue, on chantait avec entrain Zou ! un peu d’aïoli ! (dont l’air a été récemment repris par le groupe Quartiers Nord dans « l’Odyssée de l’Estaque »…).

(refrain de Ah ! putain qu’il fait beau !)

Le succès de « la Revue marseillaise » est tel qu’il suffit dès lors d’exploiter à fond le filon en produisant une série d’opérettes (sept en tout). Plus élaborées que la simple revue, elles donnent une vision idyllique et exotique d’un littoral provençal qui va bientôt faire rêver les adeptes des premiers congés payés. Marseille y sert de référence globale, mais on retrouve tout aussi bien Martigues, Toulon, Arles ou Nice.

Bien sûr, ces opérettes, qui sont de purs divertissements, ne sont pas exemptes de clichés éculés, de grosses blagues et d’aventures rocambolesques destinées à mettre en valeur le comique électrique de Gorlett (le Charlot marseillais) ou plus fin de Rellys. Mais grâce à la musique de Scotto, aux paroles souvent poétiques de Sarvil, à l’interprétation d’Alibert et de ses partenaires féminines successives, elles permettent aussi de conserver cette ambiance des bonheurs simples et populaires qui, avec la galéjade et l’autodérision, est la marque constante du genre marseillais.

En exemple, on peut écouter quelques instants le fameux duo d’« Au pays du soleil » (la première opérette de la série) entre Alibert et Jenny Hélia (la créatrice)  : « Miette », une parfaite et touchante illustration de la gentillesse, de la joliesse populaire et sans prétention de ce répertoire

(Extrait de « Miette » par Alibert et Jenny Hélia)

Impossible de passer en revue tous les succès des opérettes marseillaises, mais, avec l’aide de la salle, on peut en chantonner quelques-uns :

(« J’ai rêvé d’une fleur », « A petits pas », « Adieu Venise provençale », « Vous avez l’éclat de la rose », « Le plus beau tango du monde », « Cane… Canebière », « Un petit cabanon »…)

Moussu T e lei jovents (première intervention)

Le groupe interprète une première série de chansons puisées dans le répertoire traditionnel des opérettes marseillaises. Comme l’explique Moussu T, les chansons du passé qui appartiennent au genre marseillais font partie de notre bagage culturel. Quand on les chante, elles font plaisir au public. Elles s’accommodent parfaitement d’être jouées et chantées instinctivement comme on le ferait pour des airs d’aujourd’hui, sans pour autant les trahir.

(- Dédicacé à tous les pêcheurs : « Le plaisir de la pêche ».

- Dédicacé au nouveau tramway de Marseille qui a oublié de revenir sur la Corniche : « Tout autour de la Corniche »).

- La troisième chanson qu’interprète Moussu T est aussi extraite d’une opérette marseillaise de la même époque. Celle-ci n’est pas du trio Scotto, Sarvil, Alibert, mais de Georges Sellers, le chef d’orchestre du Jazz Marseillais qui, après avoir participé aux premières opérettes de Scotto, est passé à la concurrence pour composer à son tour plusieurs opérettes du même genre créées par Mireille Ponsard. La première s’appelait « Au soleil de Marseille » ; tout comme son air principal : « Au soleil de Marseille ».

Le répertoire marseillais des années 20 à 50 et son déclin provisoire

Bien sûr, toutes les chansons marseillaises de l’époque ne figuraient pas forcément dans des revues ou dans des opérettes et il y eut bien d’autres auteurs et compositeurs marseillais que nous n’avons pas le temps de nommer, de même que pour quantité d’interprètes…

Quelques chansons au nom ou à l’air encore évocateur suffiront : « La petite de la Belle-de-Mai », « Sur les bancs du Prado », « Un pastis bien frais », « Une partie de Pétanque », « Le Noël des petits santons »…

Après la guerre, ce sont encore des Marseillais qui, au pays de la pastorale et des santons, ont fait la plus célèbre chanson sur le père Noël… C’était en 1947, Tino Rossi cherchait un air à chanter pour son film Destins, il s’adressa à Raymond Vincy et Henri Martinet qui exhumèrent une chanson qui avait eu pendant la guerre son heure de succès (elle mettait en scène dans la revue « Ça reviendra » un enfant qui réclamait pour la Noël le retour de son père soldat). Les paroles en furent changées pour devenir « Petit Papa Noël »et le succès que l’on sait, mais sans lien avec Marseille.

Dans le même temps, de nouvelles vedettes marseillaises, Yves Montand, Robert Ripa, Claude Robin, Francis Linel, Ginette Garcin… s’illustraient à Paris, mais avec un répertoire qui n’avait rien non plus de marseillais. Et si en 1949, Marcel Sicard écrit encore « Aujourd’hui peut-être » pour Fernand Sardou, l’année suivante, il faut que ce soit un « parisien », Jean Sablon, qui écrive les paroles de la chanson « Une bonne bouillabaisse » !…

Poussés depuis la Seconde Guerre mondiale par le vent de la « normalisation » nationale, les Marseillais ne faisaient plus ou presque plus de chansons marseillaises. A l’heure de la télé, de l’automobile, de la résidence secondaire plutôt que du cabanon, ils avaient honte d’eux-mêmes, rejetaient les « pagnolades », les opérettes marseillaises, bref, leur propre originalité. Ce fut un moment de « trou » pour l’identité Marseillaise dont l’Alcazar, dernier survivant des music-halls marseillais, fit les frais en 1965-1966…

Après « lou traou », la renaissance… (1970-2008)

Après 68-début 70, on assiste d’abord à une percée spectaculaire des « chanteurs occitans ».  La « Nouvelle chanson occitane » déferle sur le vieux pays, de Bordeaux à Nice, à la rencontre de son public naturel. En Provence, se lèvent les Daumas, Miquèla, Nicola, Beltrame. Fondé à Vitrolles à l’initiative de Jan-Maria Carlotti, l’association et le groupe « Mont-Joia » sont à la pointe du mouvement. C’est le prélude d’un renouveau qui ne s’est pas démenti depuis lors en se déclinant dans des registres chansonniers jusque-là inexplorés : le rock, le rap, le reggae marseillais, la polyphonie marseillaise.

Les artisans de cette renaissance ont noms Quartiers Nord, Leda Atomica, IAM, Jo Corbeau, Massilia Sound System, Gacha Empega, Dupain, Reggae d’Oc, Oaï Star, Papet J, Moussu T e lei Jovents, Le Cor de la Plana, etc…

Héritiers de la chanson sociale des poètes marseillais d’expression occitane du XIXe siècle (Gelu, Bibal…), se reconnaissant dans la filiation de la chanson d’oc des années 60, elle-même liée aux revendications des philosophes, écrivains et poètes d’oc (Castans, Laffont…), sans négliger les influences des Scotto, Sarvil, Sellers dont ils font souvent citation, ces auteurs-compositeurs font la meilleure part à des thèmes qui n’ont plus de rapport avec les habituels clichés marseillais, même s’il célèbrent aussi l’art de vivre méridional.

S’ajoute à ces parentés, le fait qu’ils sont pour la plupart issus de l’immigration : Italiens, Maghrébins, Africains de toutes origines, Espagnols, Arméniens, Polonais… ou immigrés de l’intérieur, ils vivent au contact de la « mosaïque » marseillaise, ils y sont enracinés, en sont nourris. Cette origine les rend plus attentifs que ne l’ont jamais été les auteurs et compositeurs marseillais à la vie du peuple composite des quartiers et des cités de leur ville. Pour identifiés qu’ils soient à la réalité marseillaise, ils en dépassent de beaucoup les frontières.

En outre, ces artistes voyagent (par avion et par internet) comme jamais chansonnier de Marseille ne voyagea. Leur pays, c’est le village global. C’est pourquoi leur chant, pour marseillais ou provençal qu’il soit, dit les sentiments universels et permanents de l’âme humaine.

En illustration de ces propos, on a fait entendre des extraits de :

- « Tombé du camion » par le groupe Quartiers Nord.

Pionnier du rock marseillais créé en 1977 autour de Robert « Rock » Rossi, Quartiers Nord s’est manifesté ces dernières années par la production de trois opérettes rock et la publication d’un CD « Pont transbordeur » où il revisitent quelques succès marseillais des années 30.

- « Chanson pour une marche » par les Enfants des Quartiers Nord.

Il s’agit d’un ensemble constitué d’élèves du Collège Albert-Camus (aujourd’hui disparu) à l’initiative de plusieurs de leurs professeurs, parmi lesquels Daniel Beaume, leur professeur de musique. Deux disques sont issus du travail d’auteurs des enfants, le premier en 1982, le second en 1984. Un moment fort dans l’histoire de la chanson marseillaise à la fin du XXe siècle. Daniel Beaume, lui-même auteur-compositeur-interprète, était présent ; il a évoqué cette magnifique aventure artistique et humaine.

- « Yéba aïoli » par Jo Corbeau, le « griot arménien ».

De son vrai nom Georges Ohanessian, Jo Corbeau, pionnier du reggae marseillais est à l’origine du Massilia Sound System première manière. Corbeau et Massilia : une chanson tout à la fois identitaire et libertaire, ancrée dans la tradition et universelle, unissant le divertissement à la revendication sociale, et où retentit un appel incessant à l’action et aussi un message d’union, de solidarité, de fraternité.

- « Qu’elle est bleue » par Massilia Sound System.

Grâce à ce groupe, en 1986, on commence à réentendre de la chanson en « occitan ». Ici, avec « Qu’elle est bleue », l’un de ses tubes, Massilia se place aussi dans la continuité de Scotto, Sarvil et Alibert

- « Tant deman » par Lo Cor de la Plana.

Formé à la fin des années 90 à partir du groupe Gacha Empega, dont le chanteur et leader Manu Théron (né en Lorraine dans une famille de métallurgistes savoyards venue travailler à Fos en 1969), ce chœur de cinq hommes a développé l’invention d’un genre qui n’existait pas : la polyphonie marseillaise, le répertoire traditionnel étant monodique. Un ensemble « a capella » qui s’approprie et revisite le patrimoine populaire pour constituer un véritable « chansonnier marseillais ».

Moussu T e lei jovents (deuxième intervention)

La soirée marseillaise se termine par un court récital de Moussu T e lei Jouvents à l’occasion de la parution de leur troisième album Home sweet home où se mélangent savoureusement français (« Sur mon oreiller »), parler d’oc et anglais ciotadin ! (« Labour song »). Ils continuent d’y assumer joliment l’héritage marseillais des années 1920 et 1930 mêlée aux influences d’un reggae désormais pleinement naturalisé. S’ils célèbrent l’art de vivre provençal pour en tirer de tendres ballades, ils ne se contentent pas, comme en abusèrent souvent leurs aînés, de décliner la trilogie des trois « p » (pastis, pétanque, « pénéqué ») ; ils mettent le nez à la fenêtre, regardent ce qui se passe autour d’eux, sous leurs yeux attendris, amusés, indignés parfois – et ils s’engagent alors et te font le « chaple » qui s’impose pour dénoncer avec humour, les dérives du temps.

Tatou répond à quelques questions du public (évidemment enthousiaste !…). Puis on se sépare après les remerciements d’usage…

Audio

La chanson marseillaise par jacques Bonnadier (journaliste), Pierre Echinard (historien), Moussu T e lei jovents (groupe musical)

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La chanson sociale de la Commune à 1914