Théâtre et Chanson, une tradition…

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Le Théâtre de la Foire – Théâtre et Chanson

Une tradition qui remonte loin, une alliance nécessaire, absolue, indispensable.

Catherine de Seynes-Bazaine (notes de conférence)

Depuis l’aube des temps :
- Conteurs d’Orient, d’Afrique
- Tragédies grecques

Moyen Age européen – français :

Théâtre sacré : Tropes – Jeux liturgiques – Miracles de Notre Dame – Mystères

Théâtre profane : Chansons de gestes – Jongleurs :
vrais professionnels, habileté corporelle, chants, danses, instruments, présence de jongleresses.

Milieu du XVème siècle – fin de la Guerre de Cent ans :

- Eclosion des Confréries Joyeuses / artisans, commerçants, clercs
- Connards de Rouen, Clercs de la Basoche, Enfants sans souci, mère Sotte de Dijon. Sots et Sottes, avec Prince des Sots – Habits bicolores, marottes, bonnets d’âne, clochettes. « Stultorum numerus infinitus est ». Si on les arrête pour insolence : « Nous sommes fous ». Jouent des Soties, critiques politiques. Histoire de Louis XII et de Pierre Gringore. Naissance du Vau de Vire (couplet né en Normandie contre l’occupant anglais). Donnera le mot Vaudeville.
- Confrérie sérieuses – Les Confrères de la Passion. Charles VI, roi fou, leur donne le monopole du Théâtre à Paris et en banlieue (1404).

XVIème siècle – Guerres de Religion

- Les Confrères de la Passion ont trouvé un lieu où donner régulièrement leur Théâtre Sacré : l’Hôtel de Bourgogne, premier théâtre permanent à Paris.
- 1548 : Le Parlement interdit aux Confrères de représenter des pièces sacrées. Dès lors, ils accueillent les « Troupes de campagne » : premières troupes professionnelles qui gagnent leur vie en jouant.
- Troupes italiennes invitées en France par Henri II.
- Ballets à la cour de Catherine de Médicis : les seigneurs chantent, dansent et déclament : début de l’opéra.

Fin XVIème siècle – XVIIème siècle

- A l’Hôtel de Bourgogne : le Trio des Farceurs : Gros Guillaume, Gaultier Garguille (merveilleux comédien et compositeur de chansons) et Turlupin
- Sur la Place Dauphine : Tabarin et ses sketchs dont Molière va se nourrir
- Molière, qui après treize ans de tournées en province, vient à Paris, plaît au roi et compose pour lui des Comédies Ballets. Théâtre et chant intimement mêlés. Il partage un théâtre avec les Italiens.
- 1670 : Louis XIV fait abattre les remparts qui entourent Paris et aménager de somptueux boulevards. Cafés, saltimbanques, acrobates, sauteurs, danseurs de cordes (nos ex jongleurs). Sur ces boulevards, les forains installeront leurs théâtres après 1760.
- 1673 : mort de Molière. Lully installe son Opéra (Académie royale de Musique) au Palais Royal et chasse la troupe de Molière et des Italiens, qui s’installe à l’Hôtel Guénégaud, rue Mazarine.
- 1680 : Louis XIV crée la Comédie Française (troupe de Molière et des « grands comédiens de l’hôtel de Bourgogne »). Trois troupes pensionnées par le roi : Opéra, Comédie Française, Comédie Italienne, ayant chacune un monopole. Opéra (monopole du chant), Comédie Française (monopole des pièces en français), Comédie Italienne (monopole des pièces en italien). Ces trois troupes pensionnées vont se dresser contre les nouveaux venus du Théâtre de la Foire (les forains). Pendant tout le XVIII ème siècle la guerre entre eux ne va pas cesser : interdits, démolition, fermeture, détournements des interdits… « Guerre de Cent ans du théâtre ».

Deux grandes Foires à Paris – dans toutes les villes de province également

- 1183 : Création de la Foire Saint-Laurent sous Philippe Auguste (juillet à septembre). Halles de bois, séparées par des rues, divisées en loges. Régie par des religieux.
- 1482 : création de la Foire Saint-Germain, sous Louis XI. (3 février au dimanche des Rameaux). Même disposition que la Foire Saint-Laurent. Même régie par des religieux. Divertissements : acrobates à l’entrée des foires – troupes de campagne avec spectacles louent des loges et font des parades sur le balcon. Le procureur Thomas Gueulette, friand de ces parades les recopie pour les jouer en société.
- 1595 : les Confrères de la Passion interdisent à une troupe de joue à la Foire. Les religieux défendent les « théâtreux » qui rapportent de l’argent.
- Loges d’artistes : toujours une corde pour danseurs et un tremplin pour sauteurs. Alard, chef de troupe, a 24 sauteurs, danseurs.
- 1678 : premier spectacle littéraire à la Foire : « Les forces de l’amour et de la magie ». Et spectacles de marionnettes d’Alexandre Bertrand, rue des Quatre Vents.
Auteurs : à gages. Un des premiers qui écrit pour la Foire est Fuzelier. Ensuite, Alain-René Lesage et Jacques-Philippe d’Orneval. Les auteurs écrivent souvent à trois car il faut changer de pièces toutes les semaines. Le public, petit peuple et gens de qualité, est exigeant. Au milieu du XVIIIème siècle, les auteurs sont souvent des habitués du Caveau (1737).
Acteurs : des troupes de campagne, professionnels et amateurs (blanchisseuses, savetiers…) Et après le départ des Italiens en 1697 (chassés pour insolence), les Forains reprennent les personnages de la Commedia dell’arte.
Public : petit peuple et gens de qualité qui arrivent masqués.
Les pièces : au début simplistes, grossières, sans unité de lieu ni de temps, mélange de mythologie, emploi de personnages du théâtre italien, grande liberté, extravagance…
Pas de pension ou subvention. Un chef de troupe cherche des mécènes (financiers, grands seigneurs). Les auteurs sont payés au forfait, les acteurs à la recette. Le roi invite les marionnettes à la cour pour distraire ses enfants.
- 1713 : les Forains sont obligés de payer le droit des pauvres aux religieux – sorte de reconnaissance officielle de leur existence.

Historique de la Guerre des théâtres – Les trois troupes pensionnées contre la Foire

- 1690 : Alexandre Bertrand se fait bâtir une loge à la Foire. Supprime les marionnettes. Fait jouer des jeunes garçons et filles. « Le docteur de verre ».

Premier interdit : La Comédie Française porte plainte au lieutenant de police La Reynie pour atteinte à son monopole. Fait démolir la loge de Bertrand. Aidé par son public, il la reconstruit mais doit revenir aux marionnettes.

- 1697 : Comédiens italiens chassés. les Forains reprennent les personnages de la Commedia dell’arte. Ils font construire de véritables théâtres dans les préaux des deux Foires.
- 1698 : belle période pour la Foire. Le lieutenant de police d’Argenson est plus coulant. Les Forains s’allient entre eux. Ils arguent des Privilèges accordés à la Foire par François Ier. Bertrand ajoute des chansons à ses pièces. Engage Louis Fuzelier comme auteur.
- 1713 : le Parlement confirme la sentence : interdiction de jouer Farces et Comédies. Les Forains détournent les interdits : font des pantomimes.
- 1705 : On joue « Le ravissement d’Hélène » de Fuzelier à la Foire Saint-Germain.

Deuxième interdit : la Comédie Française interdit les dialogues. Les Forains se plaignent aux religieux qui prennent leur défense. Les Forains détournent l’interdit : remplacent les dialogues par des monologues comme dans « Arlequin écolier ignorant » et « Scaramouche pédant scrupuleux ».
Les Forains jouent des « Comédies en trois actes et monologues » ou bien un seul comédien vient sur scène et parle à ses comparses qui restent muets ou bien le comédien entre, dit sa réplique, ressort et son comparse vient sur scène et lui répond. Le public adore cette guerre.
Alard et la Veuve Maurice essaient de négocier avec l’Opéra le droit de chanter.

Troisième interdit :
- 1709 : la Comédie Française fait interdire les monologues. Les Forains joueront « à la muette ». Ils disent des alexandrins sans queue ni tête avec mimiques, écriteaux, parodiant les acteurs du Français. Enorme succès pendant deux Foires.
- 1709 : Pierre Guyenet, nouveau directeur de l’Opéra vend à Alard et à la Veuve Maurice le droit de chanter. Mais le conseil le lui interdit. Alard n’a plus le droit de dialoguer, de monologuer, de parodier, de chanter. Il est réduit à la pantomime. Il fait imprimer des cartons sur lesquels le texte est inscrit en très grosses lettres.
Le comédien tire de sa poche droite un carton roulé qu’il montre au public puis le range dans sa poche gauche. Pas très pratique. Alors Alard accroche ce carton aux cintres. Deux enfants le déroulent. L’acteur en bas mime l’action.
Pour les chansons, le public lit le texte imprimé sur le carton. En coulisse, un violon lance l’air populaire et le public chante.
- Constantini, ex-acteur de la Comédie Italienne prend la succession d’Alard, mort après un saut périlleux. Il rachète le bail du préau Saint-Germain; Les Forains lui paient une redevance. Il est protégé par le duc d’Orléans, futur régent. Il invente une machinerie qui fait tourner les décors sur des pivots. Il fait des écriteaux en vers – bientôt distribuera le texte au public.
De nouveaux auteurs sont sollicités et engagés : Domenico Biancollelli fils, Legrand, Romagnesi, l’Abbé Pellegrin, rédacteur au Mercure de France. Ils font tous des pièces à écriteaux. Alain-René Lesage, après ses démêlés avec la Comédie Française où son « Turcaret » a été sifflé car la pièce décrivait un financier véreux, n’écrira plus que pour la Foire (jusqu’en 1739).
- 1713 : « Les petits maîtres », « Arlequin roi de Serendib », « Arlequin Thétis » (parodie d’un opéra), « Arlequin invisible »… Dans ces pièces se mêlent le merveilleux, l’inattendu, la drôlerie, l’intrigue est vive, le dénouement heureux, les complices sont faciles à lire. Lesage écrit avec Fuzelier et d’Orneval.
Obligation pour les Forains de payer le droit des pauvres – reconnaissance de leur métier.
- 1714 : la Veuve Baron achète à l’Opéra le droit de chanter
- 1715 : la Veuve Baron met en tête de ses affiches : Opéra Comique. Première fois que ce nom apparaît. La Veuve Baron s’allie avec Saint Edme. Ils montent « Télémaque », parodie de l’opéra de l’abbé Pellegrin, écrite par Lesage; Enorme succès.
- 1715 : mort de Louis XIV. Fin de l’austérité. Le duc d’Orléans, régent, quitte Versailles, revient à Paris où il mène une vie de plaisirs. Le régent rappelle les Italiens qui vont jouer au Palais Royal en attendant le ré-aménagement de l’Hôtel de Bourgogne. Troupe de Riccoboni et de sa femme Flaminia. Tout Paris assiste à cette renaissance du théâtre italien, mais le public boude la langue italienne.

Quatrième interdit :
- 1718 : les Italiens décident de jouer en français. Ils concurrencent alors les Forains. Ils demandent leur suppression. Les Forains redeviennent danseurs de corde, sauteurs, marionnettistes.
- 1721 : Les Italiens s’installent à la Foire Saint-Laurent. Francisque, directeur d’un des théâtres de la Foire rouvre sans autorisation, monte des pièces de Lesage et d’Orneval, « Le diable d’argent » où Arlequin est déguisé en Foire. Pas de vers, pas de vaudevilles, seulement des jeux de scène, culbutes, des hommes animaux, des ogres.
Réconciliation entre Forains et Italiens. Les Forains sont jaloux des décors somptueux des Italiens.
Son Altesse royale, Madame, invite les Forains à jouer au Palais Royal : « Le régiment de la calotte » et « Le rappel de la Foire à la vie ».
- 1723 : les Italiens reviennent à l’Hôtel de Bourgogne sous le nom de Comédiens ordinaires du Roy. Ils promettent de ne plus gêner les Forains. S’attachent à un auteur nouveau : Marivaux, qui leur apportera le succès, avec l’actrice Silvia (Jeanne Belozzi).
- 1724 : Francisque engage un nouvel auteur : Alexis Piron. « La police m’interdit de faire paraître plus d’un acteur parlant en scène. Messieurs Lesage et Fuzelier m’abandonnent. Je suis ruiné si vous ne venez pas à mon secours ». Piron écrit « Arlequin Deucalion » en trois jours. Monologue où Arlequin Deucalion parle à une douzaine de personnages qui font des pantomimes. De Piron encore, « Tirésias », spectacles scandaleux de trivialité. Interdits. Francisques est jeté en prison. « Le mariage de Momus », où la Foire est fille de Bacchus et de Vénus.

Exemple du style de Piron :
« Que vois-je, ô ciel, c’est un étron…
Que la matière est louable !
Il est gros comme un saucisson.
Il garnirait bien une table.
C’est l’ oeuvre du plus grand des rois.
L’odeur, le goût sentent le trône
Et jamais un anus bourgeois
N’en eut accouché sans matrone. »

Francisque sorti de prison monte « L’Endriague » de Piron : la Petitpas y danse pour ses débuts, Jean-Philippe Rameau fait jouer ses premiers airs. Puis « Claperman », histoire d’un officier de police hollandais qui prêche la repopulation. Grand succès.
- 1726 : interdiction du « Jardin de l’hymen » pour grossièreté. Piron est joué à la Comédie Française (« La métromanie »). Il continue de donner des couplets à la Foire : « Le mariage par escalade » (Charles-Simon Favart en compose la musique). Immense popularité de la Foire que soutient Louis XV que la Foire appelle « le Bien Aimé ».
- 1726 : à la demande des commerçants, on construit une grande halle à la Foire Saint-Laurent d’où l’on chasse les Forains qui vont jouer rue des Quatre Vents et dans les Jeux de Paume de la rue de Bucci.
Ponteau, entrepreneur d’opéras comiques, ami de Lesage, Fuzelier, d’Orneval, découvre de nouveaux auteurs : Panard, Fagan, Favart. Il engage Servandoni pour les décors. Ponteau est bon « metteur en scène ». le public aime ses ballets, ses danseurs professionnels, les gymnastes anglais qui font des acrobaties pendant les entractes.
Les commerçants dépités proposent de construire un théâtre dans l’enceinte de la Foire pour regagner des clients. Accord du roi à condition qu’on n’y donne que sauts et danses de corde.

Cinquième interdit :
- La Comédie Française furieuse que l’on joue des pièces en français dans Paris demande au Parlement d’interdire à Ponteau ces comédies. Les Forains recommencent à jouer « à la muette ». Ponteau tourne l’interdit : il fait jouer les pièces par des enfants.
Panard écrit pour eux. Succès des « Petits comédiens » (entre 4 et 13 ans), que le roi invite à la cour. Panard purifie la Foire de son libertinage. Il écrit 80 pièces, est joué à la Comédie Française, à la Comédie Italienne et à la Foire.
Le bail de Ponteau expire. L’Opéra refuse de renouveler son bail à son successeur.
- 1734 : L’Opéra comique appelle à nouveau Ponteau qui s’installe rue des Quatre Vents et retrouve son privilège de chant.
Favart fait son apprentissage d’Opéra comique avec Panard et Ponteau.
- 1741 : « La chercheuse d’esprit » de Favart. Grand succès à la Foire Saint-Germain. C’est un peu une « Ecole des Femmes ». Molière est très prisé, imité à la Foire. Favart renouvelle le spectacle forain. « Il charme les honnêtes gens » dit Voltaire.
- 1743 : Ponteau est ruiné : 15 000 livres par an aux abbés et 5000 livres à l’Opéra. Le « privilège » d’Opéra comique va être assumé par Jean Monnet. Des financiers lui avancent les fonds. Monnet fait construire un amphithéâtre, commande costumes et décors au peintre Boucher, confie l’orchestre à Rameau, engage Préville du Français et demande à Favart de s’occuper des répétitions.
« Le coq de village » de Favart.
- 1744 : « Acajou » – comédie. Succès à la Foire, conte de fée à grand spectacle, avec presque uniquement des scènes chantées. Dans la pièce imprimée, pour la première fois la musique est intercalée dans le texte (et non plus à la fin). Favart y fait une satire des auteurs tragiques et des acteurs ampoulés de la Comédie Française.

Sixième interdit :
- La Comédie Française et l’Opéra font fermer le Théâtre de la Foire. Ne demeurent que les sauteurs, danseurs et acrobates et les bals populaires de 1745 à 1752 (pendant sept ans !)
Pendant la fermeture de la Foire, dcvoyage en France, en Angleterre où il visite son ami Garrick, le meilleur Arlequin anglais, les théâtres de Dury Lane et de Covent Garden. Il étudie les décors, la machinerie.
- 1752-1762 : renaissance de la Foire car les deux troupes pensionnées (Comédie Française et Opéra) sont désertées. L’Opéra est en déficit. On confie sa direction à la Ville de Paris.
Le lieutenant de police d’Argenson veut réorganiser l’Opéra comique. Jean Monnet reprend sa direction. Il réunit 12 000 livres, retrouve la salle Ponteau, ses comédiens, réengage Favart et un nouvel auteur Joseph Vadé.
Avec Vadé, plus d’Arlequins, ni de Colombines, mais des Forts des Halles et des Poissardes. Vadé est le créateur de la littérature poissarde. Ces nouvelles comédies populaires qui se terminent par le vaudeville traditionnel plaisent à la cour. Il écrit « La fileuse », « Réveillez-vous belle endormie », « Le bouquet du roy » en patois campagnard… Des parodies. Les pièces sont gaies, violentes, naïves. On appelle Vadé « le Callot de la poésie », « le Corneille des Halles ».
Vadé meurt jeune, en 1757. Jean Monnet est inconsolable. Il abandonne la direction de l’Opéra comique, qu’il cède à Charles-Simon Favart.
- La Foire devient un peu « le Conservatoire italien ». Pièces françaises et musiques italiennes. Rage des comédiens italiens qui proposent aux Forains de fusionner avec eux. Les Forains refusent. L’archevêque de Paris intervient. Il ne veut pas perdre ses bénéfices.

Septième interdit :
- Les Italiens obtiennent la suppression de l’Opéra comique.
- 1762 : Louis XV réunit Théâtre Italien et Opéra Comique des Foires Saint-Germain et Saint-Laurent. Naissance du nouveau genre Opéra Comique à l’Hôtel de Bourgogne, qui, avec Favart et sa femme, chanteuse et comédienne délicieuse, va trouver un raffinement nouveau.
- Après la grande réunion, les commerçants de la Foire sont furieux. La Comédie Française est ravie. L’Opéra est désolé de perdre ses ventes de privilèges (mais sa subvention est doublée).
- Février 1762 : première représentation des deux troupes réunies : « Blaise le sabotier » et « On ne s’avise jamais de tout » de Michel-Jean Sedaine, musique de Monsigny et Philidor. Les auteurs n’ont jamais tant gagné. Et les Forains, alliés aux Italiens, ne peuvent plus être excommuniés et ont l’autorisation de jouer pendant la semaine sainte.
- Mars 1762 : incendie à la Foire Saint-Germain à cause d’un feu d’artifice tiré par Nicolet.
Jean-Baptiste Nicolet : le plus ancien à la Foire, le premier sur le Boulevard. Nicolet a deux théâtres à la Foire. Son père était danseur de corde, son frère et luis ont danseurs de corde. Nicolet possède un singe, Turco, dont le public est fou. Quand elle n’est pas à Saint-Germain ou à Saint-Laurent, la famille Nicolet dresse ses tréteaux sur les quais, près du Louvre, ou à la Foire Saint-Ovide (aujourd’hui Place Vendôme), régularisée par une ordonnance de la police , depuis que Saint-Laurent est désertée.
Saint-Ovide : vaste salle de 1200 places. Feux d’artifice à thèmes, éruptions de l’Etna, Forges de Vulcain…
1760 : Nicolet s’installe sur le Boulevard du Temple où il fait danses et sauts, car il est toujours interdit de parole et chanson. Il fait aussi de la pantomime. On paie 8 sols pour le voir. Il fait aménager une salle qu’il baptise Théâtre de la Gaîté : danses de cordes et farces. Il travaille avec Toussaint-Gaspard Taconet, qui joue les savetiers, les ivrognes tellement bien que Préville (du Français) vient étudier son jeu. Taconnet écrit des pièces très vite (« Les écosseuses de la Halle », « Le baiser rendu »…) Talent de Vadé pour l’observation des gens du peuple. Tout Paris se presse chez Nicolet.
La Comédie Française et l’Opéra protestent car Nicolet prend des libertés. Il fait jouer des pièces avec actes, dialogues en vers, vaudevilles d’où :

Huitième interdit :
- Nouvelle ordonnance du lieutenant de police : « Défense à Nicolet de donner dans sa loge autre chose que des exercices de corde, des pantomimes, des parades, sous peine de 3000 livres d’amende et diminution du billet d’entrée à 56 sols ». Mais les caisses de Nicolet sont pleines, il est soutenu par le peuple, les grands seigneurs licencieux et les dames dévergondées, comme Madame du Barry, maîtresse du roi, qui invite la troupe à Choisy. Nicolet engage 60 danseurs au lieu des 10 permis, 20 violons eu lieu des 6 permis. Il ne chasse pas ses acteurs. Il en engage. Le spectacle plaît tellement que Nicolet obtient de donner à sa troupe le nom de Grands danseurs et sauteurs du roi.
- Nicolas-Médard Audinot : autre grande figure de la Foire, concurrent sérieux pour Nicolet. Il se fait une réputation avec ses marionnettes, Les comédiens de bois, qu’il remplace peu à peu par des enfants. Immense succès.
Réaction des dévots et du Parlement. Suppression des chants et de la musique. Paiement de 12 000 livres à l’Opéra. Le peuple de Paris se fâche si fort que la police retire son interdiction.
- 1769 : Audinot s’installe sur le Boulevard du Temple à côté de Nicolet. Il appelle son théâtre, L’Ambigu Comique.
D’autres troupes vont le rejoindre. Une sorte de paix règne entre les trois troupes pensionnées et les Forains qui peu à peu rejoignent le Boulevard du Temple. Les théâtre sont ouverts toute l’année. Les troupes tournent partout. L’Allemagne adore le style Opéra comique et Opéra bouffon.

- 1774-1784 :
- 1777: démolition des baraques de la Foire Saint-Laurent. Incendie à la Foire Saint-Ovide. Le lieutenant de police Lenoir veut multiplier les spectacles et ressusciter la Foire. « Vaut mieux aller au théâtre que de se débaucher ».
Nicolet et Audinot préparent de belles installations pour la Foire Saint-Laurent. Nicolet achète un terrain 80 000 livres. Audinot fait installer des machines.
Une nouvelle salle ouvre rue de Bondy, près des Boulevards : Les Variétés Amusantes. Directeur : Louis Lécluse, pièces poissardes (genre Vadé). Un acteur, Volange, fait un succès prodigieux, pièce de l’abbé Dovigny « Les battus paient l’amende ». On voit des portraits de Volange partout : gravures, médaillons, objets de cire, qui circulent dans les mains du peuple, à la cour et même dans celles du roi.
- 1778 : le Théâtre de la Foire a cent ans
- 1784 : L’Opéra gère tous les spectacles de la Foire
Les Variétés Amusantes, rachetées à Lécluse par Gaillard et Dorfeuille, ex-directeurs du Théâtre de Bordeaux déménagent au Palais Royal, dans une salle bâtie en parallèle avec l’ex-théâtre du Palais Royal, dont Monsieur, frère du roi, voulait faire une salle d’opéra (c’est là qu’est aujourd’hui notre Comédie Française).
- Les Variétés Amusantes continuent de jouer « Les battus… et les pointus » de Beaunoir.
Les directeurs voudraient que ce théâtre devienne le second Théâtre français. Cela arrivera pendant la Révolution, quand François-Joseph Talma et les comédiens rouges quitteront la Grande maison et donneront une distinction nouvelle à ce théâtre qui devient Théâtre de la République.
- Nicolet, mécontent d’être sous la gestion de l’Opéra, offre 20 000 livres à l’Opéra pour obtenir le droit de chanter et danser. Il est agréé.
- Audinot est obligé de de vendre l’Ambigu comique à Gaillard et Dorfeuille. Soirée d’adieu à Audinot qui ne veut pas céder. Il rédige mémoires sur mémoires. Il installe un petit théâtre près de Passy. Il réclame 80 000 livres pour ses salles, ses dettes, les pensions de ses comédiens. Il obtient plus : on lui rend son théâtre.
- Autre théâtre forain des boulevards : le Théâtre des Associés de Vienne et Sallé.
Ils y montent des opéras bouffons, des drames de Louis Sébastien Mercier (« La brouette du vinaigrier »), début des mélodrames qui fleuriront au XIXème siècle, des parodies de pièces anciennes et modernes, dont « Le grand turc mis à mort », parodie de « Zaïre » de Voltaire.
La Comédie Française proteste. Lenoir, lieutenant de police, protège le Théâtre des Associés. Un des directeurs, Sallé, écrit à la Comédie Française :
« Messieurs, je donnerai demain dimanche une une représentation de Zaïre. Je vous prie d’être assez bons pour y envoyer une députation de votre illustre compagnie. Et si vous reconnaissez la pièce de Voltaire, après l’avoir vue représentée par mes acteurs, je consens à mériter votre blâme et m’engage à ne jamais la faire jouer sur mon théâtre ».
Lekain, Préville et quelques autres allèrent voir jouer « Zaïre » au Boulevard du Temple et ils y rirent tant que le lendemain, ils écrivirent à Sallé pour l’autoriser , de la part des Comédiens français, à jouer toutes les tragédies du répertoire.
- Les Associés font construire à la Foire Saint-Laurent une salle de 30 000 livres.
- Toutes ces troupes du Boulevard du Temple, jouent l’après-midi à la Foire et le soir dans leur salle. La « guerre » continue. Les philosophes, qui sont contre le monopole des trois troupes pensionnées, soutiennent les Forains.
- La Comédie Française demande qu’on la mette à même : « d’exercer une censure efficace sue le répertoire des Forains. Qu’on défende à ces derniers les loges à l’année ou même quotidiennes. Qu’on leur interdise, de commencer à la même heure que la Comédie Française, d’intituler sur leurs affiches leurs pièces « comédies », d’y mettre le nom des acteurs qui jouent ou qui débutent et le quantième de la représentation. Qu’on leur défende les ouvrages en vers, si ce n’est en vers burlesques. Qu’on les oblige à donner l’entrée libre aux censeurs des deux Comédies (la Française et l’Italienne) et que, selon leur acte d’autorisation, les Variétés Amusantes ne puissent faire jouer que des marionnettes ».
Mais les directeurs de ce théâtre font aménager au Palais Royal une salle somptueuse digne de la Comédie Française, inaugurée le premier janvier 1785 avec « Le palais du bon goût ». ils opposent à la Comédie Française qu’à ce jour , les comédiens français donnent eux la soixante-quatorzième représentation d’une pièce « licencieuse » : « Le mariage de Figaro »!
- 1785 : Le Théâtre Italien / Opéra Comique déménage dans un bâtiment construit dans les jardins du duc de Choiseul : un superbe théâtre à colonnes qui tourne le dos au Boulevard pour ne pas être confondu avec les vulgaires théâtres des Forains. Un certain Métra écrit dans sa correspondance secrète :
« Dès le premier coup d’oeil on reconnaît très bien,
Que le nouveau théâtre est tout italien,
Car il est disposé d’une telle manière
Qu’on lui fait au passant présenter son derrière »
- A la Révolution, ce théâtre prendra le nom d’Opéra Comique National, qui est né à la Foire !
L’Hôtel de Bourgogne est demeuré un théâtre pendant 235 ans (1548-1783)

- Le Vaudeville
Le mot vaudeville vient de Vau de Vire (vau = couplet). Couplet insolent, chanté en particulier à Vire en Normandie pour se moquer de l’occupant anglais pendant la Guerre de Cent ans. C’est resté un couplet piquant, mêlé aux comédies burlesques données à la Foire, écrites par Lesage, Fuzelier, d’Orneval, puis Piron, Vadé, Panard. Il est ensuite utilisé à la Comédie Italienne et même à la Comédie Française où les acteurs chantent le « vaudeville final ».
Après 1762, les progrès de l’Opéra comique font un peu oublier ce vaudeville naïf.
- Vers 1780, les auteurs Piis et Barré remettent à la mode le vaudeville naïf à la Comédie Italienne dans « Les vendangeurs », « Aristote amoureux », « Cassandre oculiste », « Le sabot perdu ».
- 13 janvier 1791 : la Convention décrète la liberté des théâtres ! Fin des monopoles, droit de construire un théâtre où l’on veut, de jouer ce que l’on veut. Piis et Barré veulent créer un théâtre pour le vaudeville. Ils louent la salle du Wauxhall d’Hiver, rue de Chartres, non loin du Palais Royal, engagent une partie de la troupe de l’Opéra Comique en faillites pour dettes. Plus tard, ils s’installeront au coin du Boulevard des Capucines où se trouve aujourd’hui le cinéma Gaumont.
- 1792 : inauguration de la Salle du Vaudeville avec « les deux panthéons », « La revanche forcée », « Piron et ses amis », pièces écrites par Piis.
- 1793-1795 : Pièces aux couleurs révolutionnaires et anticléricales : « La décade révolutionnaire », « Les chouans de Vitré », « Encore un curé », « la nourrice républicaine ». Les vaudevillistes critiquent tout : les nouveaux riches, les parvenus, les spéculateurs.
- 1795 : la police ferme certains théâtres devenus : « de véritables cloaques de débauche et de vice » avec prostituées, voleurs, agioteurs anti républicains, dont le Vaudeville.
Le Directoire fait rouvrir le Vaudeville.
- 1799 : le Vaudeville encense Bonaparte et son coup de force du 18 brumaire, en créant un « A propos » écrit en trois jours par Barré et trois auteurs. « La girouette de Saint-Cloud », extrait du début, rôle de Tourniquet, qui symbolise les retournements de veste fréquents à cette époque :
Maratiste Mais il suit
Royaliste A la piste
Anarchiste Ce clubiste
Dantoniste Se désiste
Babouviste Sans effort
Jacobin En faveur
Girondin Du plus fort
Brissotin Sur cette liste
Il n’insiste Longue et triste
Ne persiste Il n’existe
Jamais Pas un « iste »
Qu’en un jour Il n’ait pris tour à tour

C’est ce que l’on appellera pendant les Révolutions du XIXème siècle, un A-Propos, sujet d’actualité écrit très vite.

- 1805 : Bonaparte, devenu Empereur, veut fermer tous les théâtres pour ne garder que les 4 grands pensionnés : Comédie Française, Odéon, Académie Impériale de Musique (Opéra) et Opéra Comique. Tous les « petits théâtre », il y en a une soixantaine à présent, se révoltent. Napoléon en choisit finalement quatre : deux pour le mélodrame né à la fin du XVIIIème siècle (L’Ambigu et la Gaîté) et deux pour la comédie (Le Vaudeville et Les Variétés). Napoléon a un faible pour le Vaudeville, qui va durer pendant tout le XIXème siècle.
- En 1830, au moment des Trois Glorieuses, le Vaudeville, encore lui, compose un A-Propos:

Qu’on nous place! Qu’on nous place!
Et que justice se fasse !
Qu’on nous place tous en masse !
Que les placés soient chassés !

Je dois être des élus
Je suis l’ami de la femme
D’un Libéral qui réclame
L’héritage d’un ventru !

Je suis le fils d’un doctrinaire !
Moi, l’favori d’un banquier !

Un monsieur du ministère
Est le parrain d’mon dernier !
Qu’on nous place tous en masse !
Que les placés soient chassés !

Cela rappelle les chansonniers et… Mai 68…
Pendant tout le XIXème siècle, Mélodrames et Vaudevilles qui ont succédé aux théâtres de la Foire et sont joués sur les Boulevards (du Temple, Saint-Martin, des Italiens) continuent de mêler intimement textes et chansons dans leurs pièces.
Et comme dit Beaumarchais : « Tout finit par des chansons ».

Merci au Théâtre de la Foire de nous avoir donné l’Opéra Comique et le Vaudeville !

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Le Théâtre de la Foire et la chanson, par Catherine de Seynes-Bazaine (comédienne, historienne de théâtre), Olivier Hussenet (chant), Cyrille Lehn (piano)

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Catherine de Seynes-Bazaine