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Les chansonnie?res de l’Arme?e des Ombres

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Chantal Grimm revient sur les femmes ayant écrit des chansons de résistance pendant la seconde guerre mondiale, d’Anna Marly (compositrice du « Chant des partisans » et de « La complainte des partisans ») à Germaine Tillon, en passant par des auteures moins connues.

 

Il y a au moins deux femmes qui « représentent » la Résistance en chansons, bien que leur notoriété dans ce domaine soit toute relative, comme on pourra le constater par l’anecdote suivante : dans les année 70, Léonard Cohen enregistra une chanson en français dont on ne savait si elle datait de cette période ou si c’était une œuvre de fiction : elle était en tous cas inconnue chez nous. Un journaliste-chanson fit une critique enthousiaste, complimentant cette Anna Marly inconnue au bataillon…

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La Complainte du partisan (Emmanuel d’Astier de La Vigerie / Anna Marly)

Les All’mands étaient chez moi / On m’a dit : résigne-toi
Mais je n’ai pas pu
Et j’ai repris mon arme

[…]

Le vent souffle sur les tombes / La liberté reviendra
On nous oubliera
Nous rentrerons dans l’ombre

(Chanson chantée par Serge Hureau, accompagné de Cyrille Lehn, Lionel Privat, et d’Olivier Hussenet sifflant en même temps l’air du « Chant des partisans »)

Vous avez reconnu l’air de la musique sifflée par Olivier, qui fait un peu contre-chant : il s’agit du « Chant des partisans » …de la même compositrice.

Anna Marly (1917-2006) est née Bétoulinsky à St Petersbourg en 1917 et fait partie de ceux qui ont fui la Russie avec leur famille. Elevée à Nice, elle devient danseuse et monte à Paris en 34 où elle s’inscrit à la SACEM pour des chansons dont les mélodies portent la trace de ses origines. Puis c’est l’épouse d’un diplomate hollandais qu’elle suit par hasard à Londres. On lui propose de passer à la BBC. Dans le studio d’à côté, c’est l’émission « les Français parlent aux français »… La voix et les musiques d’Anna Marly font impression : on en a justement besoin ! Et, en l’espace de deux soirées, la chanteuse rencontre des auteurs volontaires dans le petit groupe français à Londres : Emmanuel d’Astier de la Vigerie dit Bernard (fondateur du mouvement de Résistance Libération-sud) ainsi que Maurice Druon et Joseph Kessel. Il y a aussi une chanteuse, Germaine Sablon, qui lui soufflera la notoriété dans l’enregistrement du « Chant des partisans »… Et ses co-auteurs défendront âprement leurs droits… Anna Marly est une cigale, résistante occasionnelle. Fêtée en 1945 et invitée un peu partout (même à Berlin), elle décide deux ans plus tard de quitter la France pour aller vivre en Argentine, puis s’établir aux Etats-Unis où elle continue de chanter pour les écoles et les universités. Elle a écrit 300 chansons dont seul « Le Chant des Partisans » est resté célèbre : elle se trouvait être alors la bonne personne au bon endroit !

Toute autre est la personnalité d’une femme plus proche de nous qui laisse tout un opéra en chansons écrites dans un camp de concentration. Elle n’est pourtant pas répertoriée comme chanteuse ni même comme musicienne, mais certainement comme une des plus grandes « consciences » du XX-XXIème siècle…

Germaine Tillon (1907-2008) est une ethnologue reconnue, entre autres pour ses travaux sur les berbères en Algérie et pour son séminaire à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (où je l’ai rencontrée il y a longtemps).

« Je n’ai pas fait la guerre aux autres, c’est le nazisme qui m’a fait la guerre. Je n’ai pas attaqué l’Allemagne, j’ai répliqué. Il faut savoir se défendre. Vous connaissez la phrase : “cet animal est très méchant, quand on l’attaque il se défend” ? Cet animal c’est moi. »

Elle avait contribué à créer un réseau de Résistance homologué plus tard sous le nom de « groupe du Musée de l’Homme », dont elle a pris la direction après la mort ou l’arrestation de la plupart de ses compagnons.

« Ce ne sont pas des réseaux qui cherchaient des volontaires, dit-elle, mais des volontaires qui cherchaient des organisations ».

Arrêtée en 42, elle est déportée en 43 à Ravensbrück. Pendant son internement, cachée dans une caisse elle écrit en cachette une opérette, Le Verfügbar aux Enfers pour remonter le moral de ses co-détenues.

« J’ai écrit une opérette, une chose comique, parce que je pense que le rire, même dans les situations les plus tragiques, est un élément revivifiant. On peut rire jusqu’à la dernière minute. » – Germaine Tillon

Cette opérette a été montée en 2007 au Châtelet un an avant sa mort, et j’ai eu la chance de la voir. Germaine Tillon n’a pas peur de l’humour noir. Quand elle évoque un « camp modèle avec eau, gaz et électricité », le chœur répond : « Gaz surtout ! »

Au-delà de l’humour, l’autre force de Germaine Tillon, c’est sa culture en sciences humaines qui lui apporte la distanciation : Nous sommes chez les barbares, alors étudions scientifiquement les barbares !

Le Verfügbar, c’est le « corvéable à merci en dialecte germani-con ».

La troisième force de Germaine Tillon est son extraordinaire mémoire musicale : elle a réussi à mettre des paroles sur des airs d’Offenbach, de Tchaïkovsky, de Saint-Saëns en se les rappelant note par note. Dans les conditions effroyables où elle était, cela tient du prodige.

(Ce qui est prodigieux aussi c’est que le livret de cette opérette, éparpillé feuille par feuille donnée à chaque détenue pour éviter la perte totale, ait pu être reconstitué !)

Nous n’avons pas eu le temps d’apprendre une des partitions du Verfügbar aux Enfers : nous aurions choisi « J’ai perdu mon Innendienst » (laisser-passer pour l’infirmerie) sur l’air de « J’ai perdu mon Eurydice »… Mais je souhaite à tout le monde de voir un jour cette opérette ou, mieux encore, de la monter dans une école ou un Conservatoire.


Les chansonnières obscures

Nous allons passer à un genre de chansonnières plus obscures, voire totalement méconnues, mais dont on a des traces grâce à un collectage fait à la Libération. Il s’agit de résistances individuelles, à différents niveaux, contre l’Occupant…. et aussi de lutte contre le désespoir.

J’ai rencontré au début des années 70 le compositeur Paul Arma (1905-1987) qui cherchait vainement à faire éditer un trésor dont personne ne voulait et qu’il appelait Le Folklore de la Résistance. En 1945 il avait eu l’idée de faire des appels à la radio et dans différents journaux pour récolter les chansons écrites sous le manteau pendant l’Occupation.

Il avait reçu 1300 textes, et animé une émission de radio d’octobre à décembre 45.

Son épouse Edmée Arma, ethno-musicologue, a confié après sa mort ce qu’il en restait à un Musée de la résistance encore en construction.

Sur les 250 textes sélectionnés environ, il y a un bon tiers de femmes, ce qui prouve que le geste d’écrire ou de composer leur est parfaitement naturel, en tous cas dans l’espace privé (pour reprendre la distinction effectuée par Claude Duneton).

On s’aperçoit alors que Germaine Tillon n’était pas la seule de son espèce à faire de la satire avec des événements dramatiques. On en trouve beaucoup d’autres. Par exemple une certaine Denise Sauvageot dont on ne sait rien, sinon qu’elle était dans la cellule 315 à Fresnes et que sa chanson a été rapportée par Lily Heller de la cellule 316, et transmise à Paul Arma par une certaine Anne Blanc qui collectionnait les chansons de prisonniers. Celle-ci se chante sur l’air de « Auprès de ma blonde »


La prison de Fresnes
(Denise Sauvageot/traditionnel)

Dans la prison de Fresnes / La Gestapo sévit (bis)
Ah dites-donc la belle / Qu’a fait votre mari ?

Oh c’est long à Fresnes, oh c’est long c’est long c’est long… (bis)

[…]

(extrait chanté par Chantal Grimm avec le public)

Une certaine Geneviève Bianquis, professeur à Dijon, raconte que d’autres chansons de ce type ou encore des poèmes détournés (comme : « La Ballade des biens du temps jadis » d’après François Villon) étaient copiés et diffusés de la main à la main dans les lycées, ou postés sans signature (car les lettres étaient souvent ouvertes) et qu’elles pouvaient aller très loin ainsi (« jusqu’à Beyrouth »). Mais il était très dangereux de les avoir sur soi. Elle raconte qu’une secrétaire de la Mairie de Dijon a fait trois semaines de prison à Chalon-sur-Saône pour en avoir passé une dans ses bagages sur la ligne de démarcation : elle s’en était bien tirée ! On fusillait pour moins que ça.

Les auteurs-compositeurs

L’Armée des ombres a eu aussi ses auteurs-compositeurs à part entière. Par exemple cette Germaine Montreuil dont on ne sait rien sinon la très belle lettre qu’elle écrivit à Paul Arma :

« Les chansons écrites sous l’Occupation étaient en quelque sorte des “soupapes” nécessaires au soulagement d’âmes opprimées et douloureuses qui, à l’instar de Paillasse, se moquaient et riaient d’elles-mêmes en même temps que de l’Allemand…
C’étaient des chansons narguant la faim et des tyrans, la faim qui tuait lentement soir et matin à coups d’assiettes vides ou presque.
Chansons que l’on se chantait entre soi, et aussi à soi-même quand on frôlait l’Ennemi face à face dans le métro, en lui plantant droit dans les yeux un regard net qu’il ne soutenait jamais.
Ces Françaises à l’indifférence hostile que nous étions, ils les appelaient “les femmes aux yeux de verre”. »

Germaine Montreuil a surtout chanté les privations dans Paris occupé. A commencer par les pillages des boutiques faits par l’Occupant dès son arrivée :


Les Pillards
(paroles et musique de Germaine Montreuil/adapt. Chantal Grimm) :

En juin mil neuf cent quarante
Des touristes verts
Ont planté chez nous leurs tentes
Pour passer l’hiver
L’un à l’autre a chuchoté :
« Faisons vite, faisons vite,
Qui n’a pas son p’tit paquet ?
Car il faut tout emporter. »

[…]

(chanson chantée par Chantal Grimm, accompagnée par Cyrille Lehn)

« Les chansons écrites sous l’Occupation étaient en quelque sorte des “soupapes” nécessaires au soulagement d’âmes opprimées et douloureuses » – Germaine Montreuil, lettre à Paul Arma

Germaine Montreuil a surtout chanté la faim, qui a tourmenté les Français dès après la signature de l’Armistice, les frais d’Occupation réclamés par les Allemands ayant entraîné une terrible pénurie, et donc un rationnement obligatoire.

La Ceinture (Paroles et musique de Germaine Montreuil/adapt. Chantal Grimm)

On se réveill’ dans la nuit : Français qui logez Satan
Qu’est c’qui crie ? Qu’est-c’qui crie ? Serrez la ceinture
Ce sont nos pauvres entrailles Français qui logez Satan
Pleurant d’anciennes ripailles Serrez la ceintur’ d’un cran !

[…]

(chanson chantée par Chantal Grimm, accompagnée par Cyrille Lehn)

Nous n’avons pas beaucoup de temps, mais dans un genre plus « héroïque », il convient de citer au moins deux autres auteures-compositrices qui se sont mises réellement au service de la Résistance, par hasard ou par conviction :

Blanche Gabrielle (née Karafiol, épouse Rosenau 1905-1986) fut l’auteur d’un « Hymne de la Résistance » (éditions Mattéi, Nice) achevé au maquis de St Pierre de Frigoule (Var) en 44 et joué au Casino de Nice au printemps 46 après avoir été diffusé à la Radio-Diffusion française fin 45.

L’histoire de Blanche est intéressante : son mari (engagé volontaire) est arrêté en 1943 par la Gestapo, en pleine rue de Nice, mais une riveraine arrive à la faire échapper à la rafle en l’attirant chez elle. Au bout de deux mois, elle arrive à gagner St Pierre de Mons dans le Var. A 500 mètres de là, dans les rochers rouges de l’Estérel, se situe la base secrète de la section Atterrissage-Parachutage (SAP) :

Ils sont là-haut dans la lumière
Où le soleil peint le rocher
Comme des aigles dans leur aire
Nul ne pourra les approcher…

Toutes les nuits des munitions et des vivres tombent du ciel. Blanche est cachée dans une caverne, dépôt d’armes et de dynamite où l’on ne peut rentrer qu’en rampant :

Dans l’antre d’un rocher
J’ai bien pour me loger.
Les rossignols me chantent des aubades
Je n’ai pas d’lit d’satin
Mais mieux, car pour coussin
Me sert un sac rempli de grenades…

Un jour on la convoque : « Madame, vous avez l’ordre de travailler pour nous. »
Cuisine, ravaudage ? … Mais non !… « Nous voulons que vous nous écriviez des chansons. »

D’où cet « Hymne de la Résistance » au succès temporaire (paroles et musique d’un genre trop « héroïque » pour être appréciées aujourd’hui) qui prouve en tous les cas que le « Chant des partisans » a dû avoir un certain nombre de petits frères, et que dans ce genre de compositions les femmes n’étaient pas en reste !

Claude Chardon est la plus talentueuse de ces auteures-compositrices méconnues, et je terminerai sur elle. Elle a publié chez Arthaud à Grenoble un grand nombre de poèmes sans musique, ainsi que des chansons complètes.

Elle écrit à Paul Arma :

« Il me faut vous l’avouer, le cher monsieur auquel vous écrivez est …une femme. C’est même la première fois que je signe de mon vrai nom. Pour le maquis, je ne voulais pas de confusion. Mes opinions à moi n’ont jamais varié. Je fais partie des résistants de septembre 1939. J’étais déjà infirmière à l’hôpital militaire de Grenoble en 1915-16, au service des grands blessés… »
« Le Collège de garçons de St Marcellin : c’est un des rares collèges de France où, jamais, pas une seule fois, les élèves n’ont chanté “Maréchal nous voilà”…parce que j’y étais professeur de musique ! »

Claude Chardon fait aussi bien dans la chanson détournée. A la Libération elle diffuse des feuilles volantes :

En pleurant sur la Lorraine, sans mêm’ de sabots (bis)
Rencontrai trois capitaines
Avec des flingots dondaine
Oh ! oh ! oh ! Avec des flingots…

[…]

ou

Ô Magali ma tant aimable
Voici qu’arrivent les soldats
Ils sont plusieurs sur la grand’ route
Il en sort de tous les coins du bois.
Ce sont les gens qu’on annonçait
Venant d’Amérique…

En ces temps où le papier est rare du fait des restrictions, et la photocopie inexistante, ces feuilles volantes portent la mention : « Les soldats qui désireraient obtenir gratuitement ces chansons devront s’adresser à l’auteur Claude Chardon à St Marcellin (Isère). Conditions spéciales consenties aux œuvres de secours aux Sinistrés. »

Mais il faut découvrir Claude Chardon auteur-compositeur. Auteur engagé, c’est aussi une musicienne particulièrement inspirée. A propos de la chanson que l’on va entendre, elle dit :

« J’aurais pu écrire des chansons plus générales que celle-ci où je nomme seulement les maquis les plus durs : le Queyras, l’Oisans, le Vercors que je connais, où j’ai vu dès 1943 les pires détresses, les garçons traqués à cause de leurs héroïques folies, leurs terrifiantes imprudences ! Il y a un an ça bardait ici, on entendait non seulement les avions qui tiraient sur le Vercors, mais les mitrailleuses, et chaque nuit les mitraillettes. Le Vercors était cerné de toutes parts et nous, impuissants, écoutions d’ici sans pouvoir les secourir efficacement. J’ai essayé de dire dans “Les terroristes” ce que fut leur vie réelle et j’ai demandé dans les derniers couplets qu’on ne les oublie pas. »


Les Terroristes
(paroles et musique de Claude Chardon)

Terroristes, c’est bien ainsi
Qu’on nommait les gars du maquis
Les braves gosses
Je vous le jure, croyez-moi
Ces garçons-là ne faisaient pas
Souvent la noce.

[…]

Souvenez-vous de ces garçons
Quand vous chanterez des chansons
Que peut chanter un homme libre.
Quand vous boirez le vin du Rhin
Pensez à leurs jours de chagrin
Nous leur devons tout ce qui vibre
Dans l’espace vital « humain ».

(chanson chantée par Manon Landowski et Olivier Hussenet, accompagnés par Cyrille Lehn et Lionel Privat)

 

CREDITS

« La complainte du partisan »
Emmanuel d’Astier de la Vigerie/Anna Marly
Editeur : Raoul Breton Editions

« Le chant de la Libération » (sous-titre : « Le chant des partisans »)
Maurice Druon de Reyniac – Joseph Kessel/Anna Marly
Editeur : Raoul Breton Editions

« La prison de Fresnes »
Denise Sauvageot/traditionnel

« Les pillards »
Germaine Montreuil/adapt. Chantal Grimm

« La ceinture »
Germaine Montreuil/adapt. Chantal Grimm

« Les terroristes »
Claude Chardon/Claude Chardon

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