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Femmes a? poil et a? plumes, femmes a? bijoux

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Retour sur la place des femmes dans le music-hall ainsi que sur le parcours des artistes incontournables de ce genre : Mistinguett, Gaby Deslys, Joséphine Baker, Cécile Sorel, etc.

Serge Hureau : Cette séquence tourne autour de quelque chose qui est résumé dans le titre d’une chanson que Gainsbourg a écrite pour Zizi Jeanmaire (« Zizi », ce n’est pas rien comme pseudonyme, pour une femme…). Zizi a descendu le grand escalier de la revue, dont on nous dira pour qui il a été construit. C’est alors une des dernières revues car il n’y en a presque plus à Paris. On est donc allé voir Gainsbourg en lui demandant s’il ne voulait pas écrire une chanson pour cette revue. On a trouvé quelqu’un qui allait faire les costumes, Yves Saint-Laurent, je crois. Quelqu’un a fait une sorte de livret pour que cela fasse une histoire qui veuille à peu près dire quelque chose ; ça ressemble beaucoup au vaudeville dont on parlait ce matin, en fait. L’ancêtre du music-hall, de la revue, c’est le vaudeville… Gainsbourg décide de composer une chanson, « A poil et à plumes ». Je crois que dans ce titre il a vraiment donné le résumé de ce qu’est la femme fantasmée, qui serait « à poil et à plumes », avec tout ce que ça a d’animal. La femme est alors montrée, comme lorsque l’on parle de la monstration des ours ou de la monstration au cirque. Le music-hall est né à peu près dans cette période où l’on s’intéressait beaucoup au cirque et où on mettait au milieu de ces monstres des femmes…

Pierre Philippe : Zizi Jeanmaire chantait cette chanson dans une des deux revues du Casino de Paris.

S.H. : Est-ce que c’est juste de dire « A poil et à plumes » ? Y a-t-il un pan des femmes et de la chanson qu’on pourrait installer là, et lequel est-il?

P.P. : En réalité, c’est un titre aberrant. 

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Si l’on juge d’un point de vue panoramique l’histoire de la revue (qui est une histoire peu connue, quasiment jamais écrite ou dispersée dans différents ouvrages), la chanson n’a pas grand-chose à faire avec le phénomène propre de la revue. Mais il faut moduler cela parce qu’évidemment il y a toujours les grandes exceptions qui confirment les grandes règles ; celle qui disait « Le music-hall, c’est moi » (donc « la revue, c’est moi »), c’est-à-dire Mistinguett, est l’interprète de très grandes chansons, depuis pratiquement ses premiers pas sur scène, un peu avant 1900. Donc je dis que la chanson n’a pas grand-chose à voir avec la revue, mais en réalité, oui. Elle a quelque chose à voir parce qu’à travers cette épopée de la revue à grand spectacle, dont Mistinguett a fixé d’une certaine manière les règles (des règles très précises), il y a tout un paysage de chansons, qu’elle a interprétées avec sa voix impossible mais absolument particulière et complètement originale. Paysage qui la fixe dans une espèce de figure de Paris, d’un Paris qui a disparu, qui est le Paris populaire ; elle dit elle-même dans une chanson « Je suis née dans le Faubourg Saint-Denis », ce qui est totalement faux puisqu’elle est née, comme vous le savez probablement, à Enghien-les-Bains. Mais, effectivement, les gens du dixième arrondissement la considèrent comme leur enfant privilégiée. Et elle l’est, d’une certaine manière. Cocteau, qui l’adorait lorsqu’il était jeune homme, écrivait en 1940 (il ne le disait pas comme ça) : « Je ne veux pas partir, j’attends les Allemands, je veux rester à Paris, avec la tour Eiffel et Mistinguett. » C’est dire l’opinion qu’il avait de son répertoire, sinon de cette femme elle-même. Son répertoire trace quelque chose qui tient d’Eugène Sue, qui tient de tout un folklore parisien assez glauque. Est-ce qu’elle l’a inventé?, je ne sais pas, en tout cas les gens qui ont travaillé avec elle ont inventé une sorte de balance, qu’elle a brillamment illustrée, c’est-à-dire ce passage qui est l’un des points de succession des spectacles de la revue, qui est le passage de l’extrême pauvreté, d’un misérabilisme absolu, jusqu’au triomphe du fameux grand escalier, des costumes qui n’en finissent pas, des panaches de plumes, des diamants faux, du strass…

Le music-hall, c’est moi – Mistinguett

Elle a construit un personnage qui était en constant mouvement entre la fille de rue sous son bec de gaz auprès du canal et le luxe (canal dans lequel on va souvent la jeter, d’ailleurs, parce qu’elle adorait prendre des risques, Mistinguett, c’était quelqu’un qui n’avait pas froid aux yeux, comme on dit… Elle crée par exemple avant 1914 « La valse chaloupée », qui est une valse où elle se fait malmener par son partenaire, et elle la danse jusqu’à la fin de sa vie d’artiste, c’est-à-dire passé 70 ans. On peut penser qu’elle éprouvait un certain plaisir à être jetée dans l’eau d’un bassin qui était creusé dans la scène du Casino de Paris… Elle aimait bien qu’on lui écrivit des sketches où elle faisait mine de faire exploser un train ou de passer sous une voiture à pleine vitesse, qui étaient des trucs de music-hall qu’elle a tout à fait adoptés et adaptés à sa propre personnalité).

S.H. : Explosive, en somme.

P.P. : C’est explosif, oui. Evidemment une chanson résume pratiquement toute cette scène, dans le sens le plus large du mot ; c’est « Mon homme », qu’elle crée et qui devient un phénomène quasiment planétaire puisqu’il est repris jusqu’aux Etats-Unis où il est recréé par une très célèbre vedette des Ziegfeld Follies, qui s’appelait Fanny Brice. A tel point que les Américains considèrent que « Mon homme » est une chanson américaine… Mais il y a toutes sortes d’entrées dans son répertoire et je pense que ce sont de très grandes chansons. D’abord, elles sont généralement écrites par un de ses auteurs fétiches, Albert Willemetz, et généralement sur des musiques remarquables de Maurice Yvain. Ce sont ses auteurs fétiches, mais ce ne sont pas les seuls. Et, par exemple, en dehors de « Mon homme », il y a une chanson extraordinaire, dont vous connaissez peut-être en partie le texte, qui s’appelle « J’en ai marre ». « J’en ai marre / De toujours manger / D’la vache enragée / [...] / D’avoir pour croquenots / Que ceux qui prennent l’eau / Moi, j’en ai marre. » Et Willemetz, qui n’était pas vraiment un homme de gauche, ose écrire : « Sans être socialo / C’est pas rigolo / Et moi, j’en ai marre ». Car c’est une chanson qui va si loin dans l’exploitation du malheur que Willemetz se dit « oulahlah, je ne veux pas passer pour un homme de gauche » et donc il écrit ce vers, « Sans être socialo / C’est pas rigolo ». Mais je trouve que, en dehors de « Mon homme » et de « J’en ai marre », il y a des choses qui sont en pointillés des exploitations d’un monde assez inhumain, qui est le monde ouvrier. J’aime beaucoup, par exemple, les deux titres qui sont « A travers les barreaux de l’escalier » (une chanson grivoise mais qui a un côté Prévert, avec un côté faussement parigot, comme « Embrasse moi » de Prévert ; cela se passe dans les mêmes lieux et avec les mêmes personnages) et « Tout ça n’arrive qu’à moi ». Elle y chante le désespoir de ne pas avoir d’espoir : (chante) « Le jour d’ma première extase / Comme y avait une fuite de gaz / Au moment du grand frisson / De la grande commotion / Tout a fait explosion / Vous parlez d’une secousse / J’ai jamais eu tant la frousse / Tout était brisé, tordu / Bref, j’avais tout perdu / Excepté ma vertu / Quelle sensation ! / Quelle émotion / De voir le ciel par le trou du plafond / Les ennuis, les pépins / Les trucs à la mie d’pain / Tout ça n’arrive qu’à moi / C’qu’on appelle gentiment / Les p’tits emmerdements / Tout ça n’arrive qu’à moi / On n’peut pas dire que dans l’existence / J’ai eu la veine d’avoir de la chance… » C’est une gauloiserie mais qui exploite toujours ce fil populaire extrêmement dramatique.

S.H. : Tu parles des chansons que chante Mistinguett comme de « ses » chansons ; avait-elle un lien de commande à ceux qui écrivaient paroles et musiques?

P.P. : Bien sûr. Il y a la célèbre anecdote qui est peut-être fausse : lorsqu’elle part avec son parolier et son musicien (Willemetz et Yvain) pour essayer de trouver des tubes (on n’utilisait pas ce mot), ils commencent la première version de « Mon homme » ; il semble que c’est elle qui, en modifiant le rythme de la chanson, en en faisant une sorte de Sprechgesang, a conduit ses auteurs à écrire cette chanson… Il y a aussi une chanson que je trouve admirable, avec ou sans Mistinguett, « En douce », qui est le couronnement de la revue du Casino de Paris en 1914. Cela pourrait vraiment être écrit par Bruant ou d’autres ; il y a une peinture des amours pauvres. C’est la chronique des pauvres amants : « J’ai fait ça en douce / Derrière les fortifications / [...] / Là bas sur la mousse / [...] / (chante) Pour perdre ma fleur d’oranger / J’ai pas dérangé / Le maire, le suisse, le bedeau / Et des tas d’badauds / J’ai fait ça en douce ».

S.H. : Et, à la fin, elle évoque sa mort, en disant qu’on ne va même pas convoquer Borgnol.

P.P. : Oui, le thème et la répétition de l’expression « en douce » revient avec ses déclinaisons ; c’est comme « Les trois cloches » : la naissance, l’amour, la mort.

S.H. : C’est comme « Les cinq étages » de Béranger… Mais le fait qu’elle était assez patronne et qu’elle commandait ses chansons est donc une réalité ; elle finançait même en partie les revues, est-ce vrai?

P.P. : Ce n’est pas avéré.

S.H. : Elle veillait aux costumes?

P.P. : Oui… On peut dire qu’elle est une exception dans la mesure où elle était une vraie patronne ; elle engageait, elle jetait (elle mettait des filles à la porte). En fait c’est une femme qui n’avait pas d’autre existence que son métier. Et elle avait un besoin de perfection dans l’exécution de cette chose délicate qu’est la revue. La revue, ça n’existe pas, c’est une espèce de bulle de savon assez indéfinissable… Quand je me suis penché sur ce que j’allais vous dire aujourd’hui, je me suis demandé comment j’allais vous parler de cela ; ce n’est pas possible, tout simplement. D’abord parce qu’on n’a pas vraiment une idée précise de ce qu’étaient les débuts de la revue, qui commence au tournant du XIXe et du XXe siècles. C’est-à-dire que cette chose qui n’a ni queue ni tête, qui porte des titres impossibles et souvent extrêmement racoleurs, participe du spectacle de chansonniers, du cirque, de la danse, et très rapidement de l’exhibition de femmes très peu voilées. C’est difficile à contenir dans une définition, une formule. Peut-être pourrait-on y arriver au moment de la guerre de 14-18 (qui n’a pas fait que des centaines de milliers de morts, mais qui a aussi créé des genres dans le spectacle) ; à la fin de la guerre, vers 1916-17, il y a une sorte de Décalogue de la revue qui s’impose aux auteurs, à travers des données nouvelles. Evidemment, cette chose nouvelle, c’est le jazz (même si le jazz n’est pas tellement nouveau puisqu’il est entré dans la revue à partir de la fin du XIXe siècle par le biais de la danse du cake-walk). La mode américaine qui déferle sur Paris puis sur l’Europe à partir de 1916-17 a failli changer même le destin de la fameuse Mistinguett. Puisqu’à ce moment là, alors que Mistinguett est au sommet (avec son idylle avec Maurice Chevalier, etc.), arrive, comme si on voulait la contrer, une jeune femme qui a tout ce que Miss n’a pas (c’est-à-dire une beauté éclatante, une petite voix de rossignol légèrement enroué). Il s’agit de la fameuse Gaby Deslys.

S.H. : Une Marseillaise…

P.P. : Une Marseillaise. C’était son nom d’actrice. Ce n’était pas du tout une inconnue, elle avait déjà joué dans des tas de revues à Paris mais j’imagine que son ambition (et probablement l’ambition de ceux qui s’occupaient d’elle) en fait en 1917 une espèce de gloire immédiate, comme les choses qu’on voit aujourd’hui (c’est-à-dire la création d’un personnage semble-t-il venu de rien). Elle a la chance de réouvrir le Casino de Paris, qui était une salle quasiment à l’abandon. On reconstruit en gros le Casino de Paris pour elle. Elle a débuté en 1917, à un moment où cela allait très mal pour la défense nationale, dans une revue qui s’intitule « Laisse les tomber », ce qui montre la manière dont les revuistes s’inspiraient de l’actualité. Dans « Laisse les tomber », elle n’est pas vraiment la vedette du spectacle. La vedette du spectacle est alors la maîtresse du directeur, Léon Volterra. Mais sa beauté, son éclat, son désir aussi, et l’apport du jazz (c’est une femme qui connaissait les pas de jazz, qu’elle avait expérimentés aux Etats-Unis et à Londres) bouleversent les gens. L’orchestre est dirigé par le frère de son partenaire, Harry Pilcer… Tout cela fait que Mistinguett, pour la première fois de sa vie, voit son empire vaciller. La chance va lui faire cependant un grand salut puisque très peu de temps après cette apothéose inimaginable de la quasi inconnue qu’est cette nouvelle venue, Gaby Deslys va mourir. En laissant toute la place à Mistinguett, qui va régner totalement sur le phénomène de la revue dont elle va établir (avec d’autres) les règles précises (le Décalogue dont je parlais tout à l’heure). Mistinguett sera tout à fait tranquille dans son empire…

Qu’est-ce que la revue? C’est un mélange de bons sentiments, de mauvais sentiments, de nudité, de décors modulables à merci (on passe de Sardanapale à Louis XIV, il y a les gondoles à Venise mais aussi les dômes du Kremlin…).

Il y a des choses qui sont parfois difficiles à faire passer ; on parle beaucoup de la drogue, alors qu’il n’est pas question d’en parler dans la vie… La revue prend en compte toutes ces choses de la modernité des années 20… Mistinguett va donc régner sur cela avec ses immenses costumes que lui compose son décorateur, Charles Gesmar, qui, de mois en mois, lui impose des costumes de plus en plus effarants, des panaches de plus en plus haut, des bijoux de plus en plus voyants. Elle va donc en quelque sorte créer un des phénomènes le plus important de la revue, le fameux escalier. Beaucoup de gens se réclament de cet escalier, dont le metteur en scène Jacques-Charles… Cependant l’escalier ne vient pas d’une invention magique, comme l’écrit Jacques-Charles, mais de la configuration même des lieux et de l’exiguïté des coulisses ; à un certain moment, s’impose l’idée de la verticalité. On invente donc une espèce de toboggan (les marches étaient si étroites que cela y ressemblait), c’est le fameux escalier, dont Mistinguett va faire son accessoire principal… Cela marche très bien pour Mistinguett, malgré le départ de Maurice Chevalier ; elle trouve toujours des boys pour danser avec elle (mieux qu’elle, d’ailleurs). Jusqu’en 1926, où apparaît un autre monument (mais personne ne pense que ça va être un monument), Joséphine Baker (sa « bête noire » selon les chansonniers). Elle apparaît dans une revue « ethnique », qu’on a appelée la Revue nègre (les Parisiens avaient inventé ce terme pour attirer le chaland). Cette revue avait été donnée en avant-première au Théâtre des Champs-Élysées. Quoiqu’elle n’en fut pas la vedette (comme Gaby Deslys, d’ailleurs), Joséphine brillait dans cet ensemble noir venu de Harlem ; et en un ou deux soirs (le temps pour les journalistes de réagir), elle a totalement écarté dans la mémoire collective le souvenir de la vedette. En effet, sur les conseils des metteurs en scène français qui avaient repris la revue, la petite Joséphine consentait à se mettre nue et imposait d’une manière foudroyante quelque chose qui n’était pas si bien vu au music-hall. La nudité, qui va devenir la panacée de la revue dans les années 30-40, n’était pas du tout considérée comme un élément intéressant… Il ne faut pas oublier que les femmes qui se montraient dans les music-halls (et qui en montraient un peu plus que les autres) étaient généralement revêtues d’un maillot de soie couleur chair et très collant ; avec la lumière, cela faisait illusion. Et c’est très peu de temps avant la guerre de 14 que certaines actrices et certaines danseuses ont accepté d’en montrer plus. On a sur ce point le témoignage de la grande Colette, qui écrit dans Les Vrilles de la vigne sur ses premiers pas au music-hall ; elle raconte le moment où le directeur de Bataclan, un des grands music-halls de Paris, lui dit « Mademoiselle, à quoi sert ce voile sur votre poitrine? C’est encombrant, est-ce que ça sert à quelque chose?… Lancez un sein ! » Et Colette raconte comment la fille en question « lâche un sein » ; et évidemment c’est elle. Elle est l’une des premières à le faire, dans une stupéfaction générale. Lorsque le jeune Maurice Chevalier la voit, il est stupéfait ; et près de cinquante ans plus tard, il lui dit : « Ah, Colette, ce sein que vous lâchiez à la pantomime, ce sein m’a hanté… ». Et Colette, rabougrie, avec ses cheveux blancs et son maquillage outrancier, lui dit : « Mais mon cher Maurice, il fallait me le dire… Maintenant, c’est un peu trop tard! »

S.H. : En fait, c’est l’illusion de la nudité plus que la nudité réelle qui est proposée…

P.P. : En vérité, la nudité réelle est venue assez vite. Déjà pendant la guerre de 14-18, parce que cette fameuse revue, qui était jusqu’alors une revue « littéraire » (en tout cas qui avait encore des rapports avec les théâtres et les boites de chansonniers de Montmartre et de Montparnasse), devient une espèce de bande dessinée qui est destinée à émoustiller toute la piétaille désignée pour monter au front ; celle-ci est évidemment française, mais elle est aussi anglaise, elle va devenir américaine, elle est d’Europe centrale, etc. Et la revue s’efforce d’oublier la prépondérance des textes pour s’ouvrir à une visualisation excessive où le nu fait une percée très remarquable et remarquée. Ce phénomène ne s’arrête évidemment pas avec la Victoire ; les directeurs de salles ont vu dans le phénomène de l’abandon du maillot couleur chair un élément très intéressant pour l’exploitation de leurs usines à plaisir… La femme nue va devenir un pilier central de la revue à grand spectacle, qui perdure aujourd’hui ; on n’imagine pas aujourd’hui un spectacle au Lido ou au Moulin Rouge sans des corps dévoilés parfois à l’excès… Une des premières inventions de Jacques-Charles au début des années 20 s’appuie sur une chanson américaine dont le titre français est « Une jolie femme, c’est une mélodie » : on voit sortir d’un piano une femme intégralement nue. On va dès lors inventer toute sorte de systèmes pour aller de plus en plus loin dans l’exploitation de ces corps féminins (et masculins aussi, d’ailleurs). On va arriver assez rapidement à imposer au music-hall (parce qu’on ne peut pas montrer des gens entièrement nus sur une scène, ça ne sera réellement possible qu’après 68) le fameux triangle que les pauvres malheureuses se collent entre les jambes (Colette Brosset parlait de « ces pauvres petites chattes écorchées »…).

S.H. : Autour de ce corps nu, qu’y a t il? Est-ce que le décor est important? Est-ce que l’on chante encore?

P.P. : Il faudrait avoir le courage, le culot, de faire une anthologie de ces refrains. Il arrivait la plupart du temps que les chansons phares (je ne parle pas des chansons de Mistinguett ou, plus tard, de Joséphine Baker, qui ont imposé des « tubes » au music-hall) soient écrites sur des mélodies allemandes (il y avait un phénomène extrêmement important à Berlin autour de la revue à grand spectacle). Pratiquement tous les succès de Berlin étaient repris à Paris dans une version française… Mais on a aussi des phénomènes plus exotiques ; par exemple, Mistinguett, qui était à l’affût de toute nouveauté, crée « Peanut Vendor », qui est un tube extrêmement connu. Elle le chante dans une adaptation française (« Vendeur de cacahouètes ») ; c’est un air qui a été écrit à Cuba par Moisés Simons… Et puis il y a un folklore afro-new-yorkais importé par Joséphine. Et donc des chansons allemandes deviennent des tubes parisiens incroyables, comme « Si un jour par hasard tu vois ma tante » (la transcription d’un refrain berlinois très célèbre), créée par Jeanne Aubert.

S.H. : Parmi toutes ces reines, lesquelles ne faudrait-il pas oublier?

P.P. : Avant cela, j’aimerais parler de la voix dans la revue. Il y a une tradition, qui vient peut-être d’Yvonne Printemps, qui a une voix piquante à tel point qu’on dit qu’elle a avalé des rossignols. Il s’installe donc une mode des chanteuses à voix dans la revue. La plupart ne sont plus connues parce que ce sont des femmes qui venaient de l’opéra comique ou du théâtre lyrique (elles faisaient un numéro dans la revue et chantaient la plupart du temps un air du répertoire). Quand j’étais un jeune homme et que je fréquentais ardemment les Folies Bergère, il y avait un numéro que je redoutais par dessus tout : l’arrivée en avant-scène de quelqu’un que j’appelais « la Diva des praticables », c’est-à-dire quelqu’un qui venait chanter un air de Rossini ou de Verdi pendant que les machinaux tapaient à tour de bras sur des clous derrière le rideau pour préparer le tableau suivant… Et puis il y a un autre phénomène intéressant ; parmi ces chanteuses qui ne rougissaient pas de passer de la salle Favart à la rue Richer (où se tiennent les Folies Bergère), il y a eu un jour (en 1947 ou 1948) une jeune femme qui chantait à la perfection, Denise Duval. Francis Poulenc remarque cette fille aux Folies Bergère et en fait une gloire française du chant, ce qui veut dire que rien n’est perdu quand on passe au music-hall, même quand on y perd un peu son prestige.

S.H. : Mais beaucoup le savaient puisque même cette dame de la Comédie-Française, Cécile Sorel, voulait absolument passer au music-hall.

P.P. : Abordons donc le chapitre Cécile Sorel.

S.H. : Vous voyez bien qu’il y a des incontournables !

P.P. : J’ai préparé une petite liste de ces femmes qui ont eu la chance de descendre l’escalier vertical : avant Cécile Sorel, cela nous entraîne vers le grand entonnoir qu’est le music-hall ; le music-hall, je l’ai dit, absorbait tous les genres mais il a très vite absorbé le sport également. Une des premières vedettes des Folies Bergère était le première « Plus belle femme de France » (l’ancêtre des « Miss France »), Agnès Souret… Un peu avant les années 20, il y avait une très belle femme dans le sport français, Suzanne Wurtz (championne de natation), engagée par les directeurs de music-hall… Bien après, paraît sur les planches de l’Alcazar le boxeur Georges Carpentier (ce n’est pas une femme, mais on est toujours dans le sport), qui a toujours eu la tentation de danser, chanter et faire du spectacle… Et puis il y a eu les « invités » de la revue à grand spectacle (je ne parle pas de Chevalier car il est quasiment né les pieds dedans) ; certains étaient invités pour faire des apparitions : Tino Rossi, l’un des premiers, a chanté sur la scène du Casino de Paris et a même joué des scènes dont une scène coloniale que j’ai vue ; il y a eu aussi des actrices de cinéma : Florelle, par exemple… Plus ça allait et plus on invitait des chanteurs et des chanteuses ; pendant la période de guerre, les chanteurs passaient devant un rideau et on n’avait pas besoin de décors, ce qui était pratique. Il y a ainsi eu, un peu avant la guerre, l’accomplissement de Damia, qui a chanté au Casino de Paris dans l’inoubliable finale des « Cloches de France » ; elle paraissait dans un tableau champêtre coiffée d’un bonnet phrygien et les figurants et figurantes représentaient les provinces de France…

S.H. : Et les fameuses reines alors? Les meneuses de revue, comme on les appelle…

P.P. : D’abord, puisque l’on parlait du nu, il y a à partir de la fin de la guerre de 14-18 des femmes peu connues aujourd’hui (mais extraordinairement connues à l’époque), pour qui les gens venaient. Il y a eu un peu avant 1914 Régina Badet, qui était connue pour montrer ses seins. Une certaine Mado Minty également. Et puis une femme extraordinairement belle, Fabris, qui était si belle qu’André Antoine, en tournant l’adaptation de L’Arlésienne au cinéma, l’a engagée, à la stupéfaction de tous les amateurs des drames qu’il mettait en scène à ce moment là. Elle y incarne l’Arlésienne, que par définition on ne voit pas ; elle l’incarnait évidemment nue… Il y avait aussi la fort belle amante de Jean Gabin (qui a été le partenaire de Mistinguett au music-hall et son père, Eugène, a été une vedette au Moulin Rouge). Il y a aussi eu Marcelle Rahna,
« la jolie Rahna ». Et puis, au début des années 30, apparaît une femme importante, qui fait également partie de la mémoire féministe, Colette Andris ; elle s’était fait une réputation d’oriflamme du nu intégral au music-hall. Ensuite sont venues très vite des vraies stars, qui pouvaient à la rigueur exiger la descente d’escalier… Il y a eu une femme étonnante, Edmonde Guy, qui portait admirablement le costume et les panaches mais qui se dénudait en scène. Il y a eu aussi un étonnant personnage, qui était la maîtresse du roi d’Albanie et qui s’appelait « La Visirova » (aux Folies Bergère). Elle fut suivie d’une autre femme très remarquable, Lila Nikolska ; elle est encore présente parce que c’est elle qui est la figure monumentale qui orne la façade des Folies Bergère (cette femme s’élançant toutes jambes en l’air). Et puis, à la fin des années 30 et pendant la guerre, s’est exhibée une Américaine très excentrique (une espèce de grand cheval avec des cheveux oxygénés et un corps très beau mais très froid), Joan Warner. Elle exécutait en fin de spectacle un numéro exceptionnel, « le bain de minuit », dans lequel elle prétendait aussi s’exhiber entièrement nue… Peut-être pourrait-on désormais parler de Cécile Sorel?

S.H. : D’accord.

P.P. : Ce personnage, un des piliers de la Comédie-Française, est extraordinaire ; elle s’est illustrée pendant des années en jouant le rôle de Célimène dans Le Misanthrope. L’âge venant, elle a peut-être été un peu poussée vers la sortie par l’administrateur du Français d’alors… Quoi qu’il en soit, elle accepte la proposition d’Henri Varna, qui dirige à ce moment là le Casino de Paris, de mener la revue qui commence à la fin de 1933. Elle va y faire des choses étonnantes, restées légendaires. Un de ses auteurs, Sacha Guitry, lui écrit à sa demande une série de sketches qui s’intitule Maîtresses de rois : elle interprète, dans une sorte de raccourci historique, les diverses maîtresses de rois, à commencer par Agnès Sorel (son nom en dit long sur la question…). Elle conclut le premier acte de la revue par un moment qui est resté célèbre dans l’histoire de la revue ; en descendant le fameux escalier vertical du Casino de Paris (qui est, pour l’occasion, revêtu d’un revêtement d’or), elle termine sa descente en s’adressant à la troupe et au public (les meneuses de revue doivent en effet avoir une connivence avec le public). Elle termine par cette fameuse question : « L’ai-je bien descendu? », qu’on connaît encore aujourd’hui… Les courtisans qui l’accueillent en bas de l’escalier lui répondent : « Madame, uniquement… (ils gloussent à ce moment) Mais, Madame, d’où venez-vous donc, ainsi parée de velours et de failles? ». Et elle répond, en levant toujours le bras vers les cintres : « De Versailles… Où les degrés de marbre ont tant de majesté / Que lorsqu’on les descend / On a l’air d’y monter ».

S.H. : C’est vrai que le tableau grand siècle est un des tableaux. Le décorateur est très important, c’est souvent même le directeur de la salle… Il y a quelques images qui sont des tableaux classiques qui reviennent : ce tableau de Versailles, par exemple… Il y a toujours un jeu avec Versailles, la maîtresse du roi et les courtisanes.

P.P. : Et il n’est pas impossible qu’il y ait une influence du théâtre chinois, dans lequel on mesure l’importance des chefs au nombre de drapeaux plantés dans leur dos… Et les meneuses de revue ont des plumes plantées dans le dos.

S.H. : Bien sûr ! On pourrait même pousser vers la femme – animal. La femme caryatide également ; c’est comme si le spectacle n’était pas commencé alors qu’il l’est puisqu’en fait toutes les caryatides sur les bords de la scène sont des femmes réelles qui commencent à bouger. Cela rejoint l’idée du tableau vivant qui fait peur, de la statuaire vivante, de la femme statue. On va même jusqu’à la femme arlésienne puisqu’elle est là sans y être. Et le nu rend presque invisible, d’une certaine manière…

P.P. : J’ai parlé relativement longuement de la fameuse Gaby Deslys, mais il y a à cette époque une florescence importante des filles de revue. Il y a une femme qui a laissé le merveilleux théâtre Mogador ; elle s’appelait Régine Flory et c’est pour elle qu’Alfred Butt, un grand producteur et homme politique anglais, a construit le théâtre Mogador (afin qu’il soit prêt à la Victoire). Elle a inauguré Mogador (qui ne s’appelait pas comme cela à l’époque) en 1917-18. Malheureusement, cette pauvre Régine Flory se suicide devant la porte de son directeur anglais (il y a beaucoup de suicides dans ce monde, en raison peut-être d’un non-accomplissement de ces reines d’un court espace et d’un court temps).

S.H. : Il faut dire que les Anglais sont maîtres en la matière parce que la revue est très proche des féeries qu’on voit apparaître au XVIIIe siècle.

P.P. : Bien sûr. Et d’ailleurs il y a une confluence parce que les personnages déshabillés étaient comme dans les pantomimes anglaises (non seulement muets – adieu la chanson ! – mais aussi immobiles ; on tolérait certaines audaces vestimentaires, mais à condition que ce soit une espèce de parodie de la sculpture antique ou en tout cas quelque chose qui ne bouge pas).

S.H. : C’est la danse qui est obscène. Ce qui va choquer le plus dans la revue nègre, c’est que Joséphine Baker bouge…

P.P. : Et bouge beaucoup ! Alors je vais quand même énumérer ces noms délicieux… Une très grande personnalité sur laquelle on ne sait plus grand chose s’appelait Jeanne Marnac (une des reines du music-hall dans les années 10 et 20). Il y a eu l’arrivée très intéressante d’une star de cinéma américaine (une héroïne de films d’aventures), que tous les Français adoraient, Pearl White ; elle a mené pendant peu de jours une revue au Casino de Paris, qui a brûlé à ce moment là. Il y a eu aussi, venant des Etats-Unis, deux fausses sœurs hongroises, qui se faisaient appeler les Dolly Sisters et qui jouaient sur la gémellité. Il y a eu une divine Anglaise, qui s’appelait Jenny Golder et qui s’est également suicidée. Et puis il y a des apparitions intéressantes assez rapides de gens comme Marie Dubas, par exemple, qui a failli devenir une vedette de music-hall ; elle s’est très rapidement réfugiée dans la quiétude de la chanson, seule en scène… Pendant la guerre, les vedettes étaient rares à Paris et on voulait probablement ne pas accueillir de vedettes allemandes dans les music-halls réservés aux armées d’Occupation ; alors, par exemple, la direction des Folies Bergère a fait des choses curieuses dans les années 40 ; elle a demandé à une actrice de cinéma, Suzy Prim, de mener la revue (en 1942). Or, comme elle avait des contrats de cinéma, elle s’est retirée de la revue. Alors la direction des Folies Bergère, prise à court, a demandé au comique de la revue précédente (où était Suzy Prim) de prendre son rôle ; ce comique était un homme que toute la France adorait, il s’appelait Charpini. Il a mené en 43-44 la revue des Folies Bergère dans un rôle de femme, ceci devant l’armée allemande qui devait se réjouir de ce qui ne lui était plus proposé à Berlin… Et puis, après la guerre, il y a eu quelques petites poussées comme ça ; il faut évidemment compter Zizi Jeanmaire, qui était extraordinaire mais qui n’était pas du tout une meneuse de revue. Elle dégageait quelque chose de très arrogant, de très contraire à l’esprit même de la revue. Mais elle dansait admirablement et elle avait une silhouette absolument superbe. Et elle amenait au music-hall Yves Saint-Laurent, ce qui n’était pas rien… Il y a eu ensuite des gens merveilleux, qui sortaient du rang, par exemple Yvonne Ménard, qui a succédé à Joséphine Baker… Je passe toutes les dernières parce que c’était un peu n’importe qui, et ça n’avait pas beaucoup d’importance… Alors, Lisette Malidor, qui était une splendide noire, a tenté de recréer le mythe de Joséphine Baker mais ça n’a pas été suivi de grandes choses… Il faut aussi dire que le public avait désappris avec la guerre à aimer ces femmes et à en faire des icônes ; on ne disait même plus le nom de la vedette : une femme descendait l’escalier et on ne disait rien… Ce mythe de la vedette de music-hall avait totalement disparu dans ces années là.

S.H. : Peut-être était-on arrivés à une vérité, qui est que trop de paraître fait disparaître… Il y a dans la revue un dernier personnage peut-être encore plus invisible et qui est pourtant important, c’est le mannequin. En fait, dans la revue, il y a la meneuse de revue et les mannequins, qui sont des femmes faites pour porter des robes, et au-dessus, il y a des cintres. Alors assez vite une imagination mal placée comme la mienne peut dire qu’il y a des femmes cintres, quelle carrière !… Merci beaucoup.

P.P. : Merci d’avoir écouté tous ces noms qui ne veulent plus dire grand-chose…

 

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