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Des filles dans le rap

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Olivier Cachin, journaliste, écrivain, animateur de télévision et spécialiste du rap, s’entretient avec Véronique Mortaigne, critique au journal Le Monde, sur le rap féminin français. La rappeuse Lady Laistee revient sur son parcours et les spécificités du rap féminin.

 

Véronique Mortaigne : Journaliste, écrivain et animateur de télévision, Olivier Cachin est un expert du rap et de la black music. De 1990 à 1995, il présente l’émission RapLine sur M6 le samedi soir à minuit. Elle est, à cette période, la seule émission entièrement consacrée à la scène hip-hop, révélant des groupes comme IAM ou Suprême NTM. L’animateur est également auteur et publie de nombreux ouvrages sur le sujet comme Le Dictionnaire du rap ou encore Histoire du rap en 100 albums essentiels (2007). Il termine et signe la biographie française de Michael Jackson le jour de la mort de la star interplanétaire le 26 juin 2009. En septembre 2009, Olivier Cachin arrive sur la radio le Mouv’.

Les femmes ont leur place dans le rap français, dit Olivier Cachin, leurs mots diffèrent, elles parlent des dangers de la rue, de la maternité précoce, de la difficulté à se faire respecter.

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B Love, Saliha, Karima, DJ Pom, Sista Cheefa : les pionnières ont donné naissance à une génération de femmes rappeuses qui ont explosé en terme de ventes (Diam’s) et nourrissent un rap qui ne mâche pas ses mots (Casey, Keny Arkana). Née en 1972 à la Guadeloupe, Lady Laistee a commencé par le hip-hop et la danse au début des années 1990 avant de venir au rap en 1999. Considérée comme l’une des chefs de file du rap français, son album Black Mama (1999) a fait beaucoup de bruit. Le suivant, Second souffle (2005), se nourrit d’épreuves personnelles.

Lady Laistee a choisi un nom de respect : Laistee est le verlan du mot stylé, et « je savais que quand on disait Lady, il y avait forcément une marque de respect induite ». La jeune fille a commencé au sein du collectif Complot des bas-fonds avec entre autres Fabe, Koma, Sleo… Elle collabore avec Dadoo, Kery James, Busta Flex, D.Dy et Sir Samuel ou encore les chanteuses Lynnsha, Diam’s et Princess Lover. Sur son premier album solo, elle collabore notamment avec le label B.O.S.S. de Joey Starr (NTM).

Dans son premier album, Black Mama (1999), elle rend hommage à son frère Ruddy dans la musique « Et Si… », assassiné à cause de son sombre passé, ou encore à toutes les banlieues du Val-d’Oise. En 2003, elle est victime d’un grave accident vasculaire cérébral et doit suivre un long processus de rééducation, qu’elle raconte dans l’album Second souffle (2005).

« Je me suis toujours sentie française. Quand on est môme, on ne se rend pas compte qu’il y a la mer entre le continent et la Guadeloupe. A 8 ans, je me suis dit : “Je ne suis pas normale parce que je suis noire.” Au fond, ce sont les autres qui m’ont forcée à me poser la question : suis-je française ? Je dérangeais des gens, du seul fait de la couleur de ma peau. A 25 ans, je me suis dit : de toute façon, il faut aller de l’avant et réussir ce que j’ai envie de faire, de la musique. Je suis en France chez moi. Le mélange que j’ai connu, gosse, dans ma cité fonctionne toujours. C’est la force de ce pays, son potentiel, son avenir. A 33 ans, j’ai pris ma carte d’électeur. Il m’a donc fallu du temps. Aujourd’hui, Je prends les droits que la France me donne, je parle à haute voix et je vote.

D’ailleurs quand on écoute Black Mama, certains ont senti une certaine rancœur de ma part vis-à-vis de la France. A l’époque, j’avais perdu mon frère. Il avait 22 ans, avait eu des difficultés à l’école, ne trouvait pas de travail et, comme beaucoup, avait dévié vers la délinquance. Il est mort violemment et inutilement. J’en ai voulu à la France, à l’hypocrisie de ses politiciens qui recherchent partout des boucs émissaires et veulent nous faire croire que c’est le mélange qui dérape. J’en ai voulu à la République, à ses institutions, à ses promesses, à l’école qui, paraît-il, doit nous amener vers la vie d’adulte. Et j’ai écrit Douce France… » (Extrait d’un entretien avec Radio Classique en 2006).

Le rap est l’héritier des traditions poétiques du XIIIe siècle : les joutes, les battles, cela reste un art de rue. Il ne faut pas voir le rap avec des préjugés. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas du mauvais rap, mais il y a de la mauvaise chanson également. C’est un genre populaire, qui est né dans la rue, et qui pose notamment la question de la représentation de la femme ; parfois, le rap est macho, mais il a aussi ses représentantes féminines, telles Lady Laistee.

Lady Laistee : J’ai accepté l’invitation pour que vous puissiez savoir qu’il y a des femmes et des jeunes filles dans le rap, aussi virulentes que les garçons, mais dont on parle moins parce que c’est un monde de garçons, parfois macho.

Olivier Cachin : Les origines du rap sont diverses ; on pourrait remonter aux griots africains, à la musique jamaïcaine, au sound system où les gens venaient parler sur la musique. Cela s’est vraiment finalisé dans la culture hip hop à New York dans les années 70, avec des DJs (pour la plupart d’origine antillaise, de la Barbade ou de la Jamaïque) qui passaient des disques. Des MCs (« Maîtres de Cérémonie ») prenaient alors le micro et racontaient des histoires, en improvisant ou pas, le tout dans un cadre collectif et communautaire très restreint à la communauté noire américaine urbaine. Et puis, au bout de quelques années, notamment avec Rapper’s Delight en 1979, qui a été un tube mondial, cette culture s’est répandue dans le monde entier. Le rap a existé en France dès les années 80 et a acquis une culture commerciale et un professionnalisme dès les années 90. La place des femmes dans cette musique n’est pas venue tout de suite. Le rap est une musique des ghettos aux Etats-Unis ; en France, c’est une émanation de ce qu’on appelle les quartiers. Le plus souvent, pour cette raison, il y a un certain machisme, une prédominance masculine ; la place de la femme n’était donc pas acquise d’emblée. Par exemple, un des premiers groupes de rap américain avec une femme dedans s’appelle The Funky Four + One More, histoire de dire « nous, on a une fille ». Il n’était au début pas question de parité, mais la femme a petit à petit trouvé une place dans cet univers macho.

[Extrait musical de « Corda », tiré de l'album Second souffle de Lady Laistee.]

O.C. : C’est un extrait d’un album sorti en 2005, c’est du rap contemporain. Mais paradoxalement, s’il n’était pas question de parité, le premier groupe de rap qui a marché en France comprenait un homme et une femme ; c’était le groupe Chagrin d’amour (« Chacun fait fait fait / C’qui lui plaît plaît plaît… »). C’était certes du rap commercial un peu variété mais c’était quand même Valli, qui est devenue animatrice à France Inter, et le regretté Gregory Ken… Puis, en 1990, la compilation Rapattitude présente en France les rappeurs de la première époque (NTM, IAM, Mc Solaar, etc.) ; il y avait dans cette compilation une femme, Saliha.

[Extrait musical de « 16 ans, neuf mois et un bébé sur les bras », de Saliha]

L.L. : C’est un peu ma grande sœur en fait. J’ai commencé à rapper en 1995-96, je dansais sur du rap (j’étais alors danseuse) et j’ai grandi dans cet esprit : entendre une femme chanter, qui en plus parle d’un sujet assez féminin… Elle m’a donné envie de rapper et de montrer qu’on peut être une femme et avoir des choses intéressantes à dire.

O.C. : Il y a plusieurs disciplines dans le rap ; il y a par exemple l’égotrip (une façon de rapper en parlant de soi, en étant extrêmement orgueilleux et vantard). Certaines filles vont le faire, mais dans l’ensemble, il y a une sensibilité un peu à part dans le rap féminin… Dans son morceau « Respecte mon attitude », Lady Laistee dit en quelque sorte « je suis une femme, mais ce n’est pas pour ça que je suis une demie rappeuse ».

V.M. : Une lady… stylée, puisqu’en fait Laistee est le verlan de « stylée ».

L.L. : Exactement. J’aime bien le verlan parce que je viens d’une famille populaire, c’était notre façon de parler. « Lady », c’est une manière de me faire respecter. J’avais cette envie que l’on me respecte ; quand on dit mon nom, Lady Laistee, forcément on me respecte en le disant. Et Laistee veut effectivement dire « Stylée » à l’envers. Donc c’était la Lady Stylée, en fait.

V.M. : Vous êtes née en Guadeloupe?

L.L. : Oui. Je suis venue en France métropolitaine à l’âge de cinq ans.

V.M. : C’est le cas de Casey, non?

O.C. : Oui, tout à fait. On parlait de la féminité dans le rap ; Casey est un cas à part, parce que c’est une fille mais qui a refusé de se définir en tant que rappeuse féminine. Lady Laistee ou Saliha ont toujours été très féminines. Casey, si vous voyez un de ses clips ou si vous l’écoutez, si vous ne savez pas avant que c’est une femme, vous n’êtes pas sûr de le découvrir. C’est quelqu’un qui a choisi de ne pas mettre en avant sa féminité mais ses textes, extrêmement virulents. Elle est proche d’un des groupes les plus virulents du rap français, La Rumeur, qui a eu huit ans de procès avec un ministre de l’Intérieur qui s’appelle Nicolas Sarkozy, pour un texte contenant une phrase du style (de mémoire) :
« Il ne sera jamais fait état des centaines de nos frères tombés sous les balles de la police sans qu’aucun des assassins ne soit jugé par la suite ». C’est un propos malheureusement banal sur les bavures policières et sur l’impunité de ceux qui les commettent, mais il y a eu un premier procès pour diffamation, qu’ils ont gagné ; il y a eu un appel, qu’ils ont gagné ; puis une cassation, ils ont gagné ; et la cassation a été cassée. Ce groupe a été victime d’un réel acharnement. Finalement, il y a quelques mois, le groupe a fini par gagner une ultime fois. Donc La Rumeur est un groupe très militant. On dit souvent que le rap vient des cités et que c’est une musique très populaire. C’est vrai. Mais La Rumeur est atypique ; un des membres a un doctorat de philosophie, un autre a fait une école de cinéma aux Etats-Unis et va devenir réalisateur ; ce sont donc des gens lettrés et qui n’ont pas ce côté autodidacte qu’ont beaucoup de rappeurs… Casey fait donc partie de ce collectif informel et fait ce que l’on appelle du rap de fils d’immigrés, c’est-à-dire du rap de gens qui sont issus de l’immigration mais qui ne sont plus des immigrés eux-mêmes. Ils sont le produit de leurs parents, qui sont venus en France pour travailler, se taire, avoir des emplois pénibles et sous payés ; ils ont, pour certains, acquis une sorte de ressentiment vis-à-vis de la France qui aurait tant fait pour ses colonies… Casey a un texte souvent assez amer avec un humour particulier. Elle a notamment un point de vue très critique sur le rap français ; l’extrait que nous allons écouter parle de cela : elle s’adresse aux “mauvais” rappeurs, à ceux qui ne pensent qu’à faire de l’argent… Véronique disait tout à l’heure que, s’il y a de la mauvaise chanson, il y a également du mauvais rap, c’est vrai. Mais le rap, ce n’est pas que des sauvageons qui hurlent des insultes à n’en plus finir sur des musiques insupportables ; il n’y a pas que ça. Donc Casey, dans ce texte, parle à ces MCs qui veulent juste gagner de l’argent, montrer des femmes nues et des voitures dans leurs clips, et son message, c’est « Apprends à te taire ».

[Extrait musical de « Apprends à t'taire » de Casey]

L.L. : Voilà, tout est dit!

O.C. : Je voudrais vous lire un autre extrait du texte, assez intéressant : « Bruns, ténébreux, mal rasés, malheureux / Méprisés d’après eux et proches des miséreux / Pensent à la guerre, à l’effet de serre entre midi et deux / Pleurent chez Michel Drucker d’un air con et mielleux / Adorent toujours tout le monde face à la caméra / Derrière insultent tous les nouveaux artistes de scélérats / Mesdames et Messieurs, veuillez célébrer / La chanson française vieille et décérébrée / Des croulants encombrants camés et encombrés / D’un public de mémés qui fait canevas et macramé / Has been à la peine que l’échec a puni / Mais qui tentent tout de même leur chance aux Etats-Unis». Elle n’est pas contente et elle le dit avec un certain humour. Le rap féminin, ce n’est pas que l’expression de la féminité, c’est aussi, dans le cas de Casey, ce côté très militant, très acide. C’est une musique qui a toujours été un peu hors format, même si, aujourd’hui, on pourrait dire que le rap est accepté. Cela reste pourtant une musique qui fait peur et qui reste, par rapport à son importance, sous-représentée dans les médias.

V.M. : Lady Laistee, vous avez publié votre premier album, Black Mama, en 1999 ; comment avez-vous senti cette évolution ?

L.L. : Avant de sortir mon premier album en 1999, j’avais été invitée à chanter par d’autres artistes sur leurs albums. Je vois maintenant la différence, quinze ans plus tard ; il n’y a plus, pour moi, de « monde du rap français ». Maintenant, c’est chacun pour sa peau, chacun fait ses projets personnels dans son coin. Avant, même si l’on était dans des clans, des crews, il y avait quand même une certaine famille du rap ; on se retrouvait dans des soirées, il y avait un côté positif dans tout cela. Maintenant, et je rejoindrais Casey, certains font du rap parce qu’ils ne veulent pas dealer de la drogue en bas de leur cité, pour gagner de l’argent rapidement… Certains pensent que le rap peut faire gagner de l’argent. Le côté « écrire avec passion parce qu’un truc en nous fait qu’on est obligés d’y aller » n’existe plus.

O.C. : Oui, c’est assez vrai. Cependant il y a quand même des disques de qualité. Mais il y a une grande abondance. Et ce que dit Lady Laistee pour les années 90 (disons jusqu’en 95-96, l’âge d’or en termes de ventes et de créativité) me semble juste : ceux qui rappaient le faisaient alors par passion ; ils avaient commencé à un moment où l’on se moquait d’eux (années 1980-90). Si vous disiez « Je fais du rap en français », les radios et les programmateurs riaient et disaient : « c’est ridicule, ça ne peut pas marcher, votre truc ! » Ce que l’on a d’ailleurs dit dans les années 70 aux premiers rappeurs américains ; on leur disait « Votre truc, c’est une mode, ça va durer six mois… ». Et puis le rap est arrivé à une certaine maturité commerciale et créative (il y a eu des tubes de rap), ce qui a amené une nouvelle génération qui se dit « il y a de l’argent à faire, donc on y va ». On est donc passé d’une culture de passionnés (pour qui rapper était une question de survie) à un rap beaucoup plus uniforme et, surtout, beaucoup plus abondant en nombre ; à une époque, il y avait un rappeur par arrondissement ou par ville limitrophe de Paris. Maintenant, il y a un groupe de rap dans chaque bloc de chaque quartier de chaque cité… D’ailleurs, si vous demandez à des jeunes quel est leur groupe de rap préféré, la plupart du temps ils citent des groupes de leur quartier. Ça ne sera pas Booba, NTM ou des groupes grand public, mais le groupe local. Et, dans ces groupes locaux, il y a souvent une espèce de pensée unique qui s’est développée (souvent des textes plutôt hardcore, maniant parfois l’injure, anti-Etat, anti-gouvernement, mais tous n’ont pas les mêmes capacités verbales à dénoncer l’Etat).

L.L. : Ce qui manque surtout, c’est l’originalité. A l’époque, on essayait d’être original, on ne passait pas notre temps à insulter la police, etc.

V.M. : Racontez-nous comment vous avez commencé. Quelles étaient la place et l’image de la femme? Celle-ci n’est pas toujours formidable dans le rap… Je viens d’entendre le disque de Booba qui vient de sortir ; je suis personnellement en désaveu profond avec la façon dont il envisage le rôle de la femme dans la société…

L.L. : Moi aussi !

O.C. : Mais il a fait une chanson d’amour sur son album, elle s’appelle « Killer »… Enfin, de l’amour à la Booba !

L.L. : C’est sa version en tant que rappeur hardcore de l’amour, ou de ce qu’il en imagine. Mais pour moi, ce n’est pas ça… Quand j’ai commencé à rapper, j’étais entourée de garçons, évidemment ; et j’étais un peu garçon manqué parce que je ne voulais pas que l’on s’intéresse à mon corps, à mon physique, mais à ce que je disais. Cependant je gardais toujours un petit côté féminin. Mais je voulais être originale et trouver mon propre flow, mon propre style. A cette époque, il n’y avait pas de place pour les femmes, il fallait pousser des coudes et se remettre en question tout le temps, prouver qu’on pouvait y arriver, qu’on était aussi virulentes que des garçons, qu’on avait des choses à dire. C’était un combat, mais un combat positif ; j’adorais cette époque parce que j’avais envie d’y aller, de monter sur scène et de montrer à tous les gars que je suis peut-être une meuf, une petite meuf, mais j’ai des choses à dire et « écoutez » parce que j’avais la foi. Et c’est cela qui manque aujourd’hui… Petit à petit, cela a évolué, plusieurs filles sont arrivées, mais il fallait toujours garder sa position… C’était la passion qui m’animait à ce moment là et je dois avouer que, maintenant, la passion m’a un peu quittée, parce qu’il n’y a plus de « monde » de rap, il n’y a plus d’endroits où l’on pouvait se rencontrer, échanger, discuter. Il n’y a plus ce monde où l’on se fortifiait l’un l’autre en fait… C’est dommage, mais ce n’est plus la passion qui anime les gens.

O.C. : C’est vrai. Mais, aujourd’hui, le rap s’est également beaucoup diversifié, notamment en ce qui concerne le rap français. Ce dernier a commencé principalement en région parisienne (le 93 était un premier bastion mais il y a aussi des rappeurs parisiens, comme Oxmo Puccino), mais, au début des années 90, un autre endroit s’est imposé ; il s’agit de « la planète Mars », c’est-à-dire la ville de Marseille, avec par exemple un groupe comme IAM… Je parlais récemment avec Mokobé, membre du groupe de rap 113 (issu du département 94), qui me disait : « Quand on écoutait ton émission, on a découvert qu’il y avait un endroit super bizarre, qui s’appelait Marseille!» En bons banlieusards, ils ne savaient pas du tout que Marseille existait, avec des artistes qui rappaient avec un accent bizarre. Ils se sont aperçus que le rap n’était pas confiné à la région parisienne, mais était aussi quelque chose qui pouvait exister dans le sud de la France et à Marseille.

V.M. : Marseille a toujours été une capitale de la chanson, de l’opérette, de la revue, etc.

Serge Hureau : Oui, avec en plus quelqu’un qui portait tout l’héritage de l’opérette marseillaise, qui était un fils de Napolitains : Vincent Scotto, qui est l’homme qui a écrit le plus grand nombre de chansons en France. C’est le premier Français de sa famille, puisque ses parents sont napolitains.

O.C. : Dans le rap, il y a donc eu aussi cette vibe, cette ambiance méridionale, avec parfois un accent. Dans le rap d’IAM, il y a cette façon méridionale de faire chanter les mots. Vous connaissez au moins « Le Mia », leur plus grand tube dans les années 90, qui parle des années 80. Et puisque l’on parle de rap féminin, il y a justement une artiste à Marseille qui s’est vraiment imposée, Keny Arkana. C’est vraiment particulier car c’est une rappeuse mais c’est aussi quelqu’un de réellement engagée et qui a fait de son engagement son véritable fer de lance ; elle est alter mondialiste, elle a voyagé à travers le monde toute seule (pas en tournée), elle a été voir le sous-commandant Marcos, elle s’intéresse à la politique et à la mondialisation de manière extrêmement directe. Elle est un peu (pour faire un raccourci idéologique) l’équivalent rapologique de Manu Chao, c’est-à-dire quelqu’un qui se sert de sa musique pour lancer des idées. Et ce n’est donc pas un hasard si elle a séduit beaucoup de gens qui, a priori, sont assez rétifs au rap : dans ses discours, dans sa verve, dans ses mots, on entend quelque chose qui est très différent du rap consumériste qu’évoquait Lady Laistee, un rap où il n’y a plus beaucoup d’idéal. Keny Arkana amène un supplément d’âme et une rage au rap. On va écouter un extrait de « La mère des enfants perdus » ; elle y parle de cette rue, qui est tellement vantée par les artistes de rap : pour elle, la rue, cette « mère des enfants perdus », n’est pas à glorifier car c’est elle qui va tuer, qui va prendre, qui va s’emparer des enfants et les transformer parce qu’elle est pleine de vices. Elle n’est pas seulement un terrain de jeu, mais aussi dangereuse… On écoute donc « La mère des enfants perdus », un extrait de son premier album, Entre ciment et belle étoile.

[Extrait musical de « La mère des enfants perdus », Keny Arkana]

O.C. : Je vous lis un petit extrait de la fin du morceau : « Je suis la mère diabolique des enfants perdus / Certains y ont laissé leur vie, si jeunes, est-ce dur à croire ? / Morts pour l’honneur, pour le pacte, morts pour ma gloire / Je suis la rue, sans scrupules et sans cœur / Je me nourris de ces âmes perdues, si jeunes et en pleurs / En manque d’amour, je suis le recours de ces gosses en chagrin / Laisse pas traîner ton fils, sinon il deviendra le mien. » Référence à un fameux morceau du groupe NTM, « Laisse pas traîner ton fils » ; c’est une vision très lucide de cette fascination pour la rue qu’on entend tellement souvent dans le rap : « La rue !… Je viens de la rue, je suis un vrai parce que je viens de la rue… » et là, pour une fois, on a une vision critique de cette fascination pour le bitume et l’annonce de ses dangers.

V.M. : Cela peut être aussi une valeur du rock’n'roll ; une idole nationale dit venir de la rue.

O.C. : Absolument, Johnny Hallyday vient de la rue aussi !

V.M. : Mais on a su très vite que c’était faux…

L.L. : Mais vous avez remarqué que le rap féminin parle d’autre chose que les guns, les voitures, les gens qui tuent, etc. On a une autre vision des choses, une autre réflexion de la vie. On est là, il faut prendre conscience de cela…

S.H. : C’est assez savoureux d’entendre cela de la part d’une Marseillaise ; c’est quand même la ville de la « Bonne Mère » et je trouve que cette vision de la mère qui protège ses enfants contre la mort est vraiment forte.

V.M. : On a entendu de très beaux textes aujourd’hui. Allez les lire…

S.H. : Ou les entendre sur un disque…

V.M. : Très souvent, ce qui se passe avec le rap, c’est que l’on se bloque sur la forme musicale. C’est un style, un genre ; il n’y a pas un couplet et un refrain…

L.L. : Ah si, il y a des couplets et un refrain, ce sont des chansons.

V.M. : Oui, mais la mélodie n’est pas structurée de la même manière que dans une chanson que l’on va fredonner dans la rue, très naturellement… Mais, effectivement, il y a des structures identiques. Beaucoup de gens se bloquent sur les « boom boom », sur les basses ; une fois qu’on a admis que le rap était un genre musical, plus ou moins bien fait et plus ou moins riche, on peut aussi commencer à écouter les textes et, de fait, on tombe sur des richesses inespérées. Et puis le rap a 40 ans aujourd’hui et puisque Le Hall de la Chanson s’occupe de patrimoine…

S.H. : Ce matin, on traitait de la musique au Moyen-Âge et des jubilus, ces morceaux avec des « Alleluïa-aah-aah » ; c’est la même chose, c’est un procédé, et dans cette forme, on installe des choses. Ce procédé n’aide pas tout à fait à comprendre ce qui se dit et c’est bien pour cela qu’on a envie de l’entendre… J’ai eu, une nouvelle fois, un grand plaisir à entendre ici des femmes sortir de l’anonymat ; ce n’est pas le rap, ce sont des femmes qui écrivent, qui chantent…et qui signent, du nom et du prénom qu’elles se choisissent.

V.M. : On parlait tout à l’heure (avant la table ronde) d’un disque de rap américain qui vient de sortir, celui de Kanye West, avec un morceau, « Monster », sur lequel rappe une jeune femme d’une manière assez extraordinaire d’un point de vue vocal.

O.C. : Oui, Nicki Minaj.

V.M. : Lady Laistee me disait qu’elle avait trouvé le morceau formidable mais qu’elle n’aimait pas du tout l’image que cette femme donnait d’elle-même.

L.L. : En fait, le rap américain et le rap français ne sont pas du tout le même genre de rap, puisque le rap américain a une culture qu’on n’a pas en France. Or, quand vous donnez votre image, les gens ont ensuite tendance à penser que vous êtes l’image. J’ai toujours été « féministe » entre guillemets parce que j’ai toujours montré une image de moi correcte ; je peux être sexy, mais tout en restant correcte. Il est important de montrer une image telle qu’on veut que les gens la perçoivent ; je rappe pour les gens issus de milieux populaires. Quand tu vas rapper dans une cité, tu ne peux pas t’habiller en mini-jupe et en talons en pensant qu’on va écouter tes chansons ; on va d’abord regarder ton physique…

O.C. : Oui. Pour ceux que ça intéresse, la rappeuse en question est Nicki Minaj, elle sort actuellement son album, Pink Friday. La pochette est très ambiguë parce qu’elle est en poupée Barbie, avec des jambes interminables, retouchées avec Photoshop ; on a donc l’impression que c’est quelqu’un qui n’existe pas, un peu comme une espèce de robot – mannequin et ces immenses jambes qui évoquent la poupée Barbie… Mais, quand elle rappe, ce n’est pas de la poupée Barbie, c’est de la dynamite… Mais si vous voulez écouter du rap français, avec de bonnes paroles et dans de bonnes conditions, tapez « Lady Laistee », « Casey » ou « Keny Arkana » sur Internet, et vous aurez quelques exemples de textes puissants et de femmes fortes qui se servent des mots et qui s’en servent bien.

CREDITS

« Corda »
Mamadou Camara – Lady Laistee/Alexandre Vareila da Veiga (interprète : Lady Laistee)
Album : Second souffle
Label(s) : Barclay
Editeur(s) :
EMI MUSIC PUBLISHING FRANCE
UNIVERSAL MUSIC PUBLISHING
BOSS OF SCANDALZ STRATEGYZ

« La mère des enfants perdus »
Victoire Monnier/Alan Mimault – Nadi Moustafa (interprète : Keny Arkana ; arrangeur : Gouin Tamburro Antony) – 2006
Album : Entre ciment et belle étoile
Label(s) :
BECAUSE MUSIC
SONY MUSIC MEDIA
WAGRAM MUSIC
Editeur(s) :
BECAUSE EDITIONS
ARTBREAKERZ
Catalogue : STYLE LIBRE

« Apprends à t’taire »
Cathy Palenne (Casey)/Christophe Lalouette – 2010
Album : Libérez la bête
Label : Ladilafé / Anfalsh

« 16 ans, 9 mois (et un bébé sur les bras) »
Saliha Saidani/Roger Marlu (interprète : Saliha)
Editeur : EMI VIRGIN MUSIC PUBLISHING FRA

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ALBUM

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