Deuxieme journee

En guise de conclusion…

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Clôture du colloque « Femmes en chansons » par Véronique Mortaigne et Serge Hureau.

Annonce par Serge Hureau du lancement officiel du site « Chansons d’enfances » et courte présentation de celui-ci.
Serge Hureau et Véronique Mortaigne prennent ensuite la parole.

Véronique Mortaigne : J’ai appris beaucoup de choses à l’occasion de ce colloque. Je suis journaliste de formation, je suis critique, donc des sites, des évènements comme celui-là sont essentiels à mon métier. On peut regretter aujourd’hui un manque de mémoire. Je ne suis pas spécialiste de la chanson, par conséquent j’ai besoin de sources et besoin de pouvoir établir des comparatifs : par exemple Anne Sylvestre a des carnets de chant, elle s’inspire ; telle jeune chanteuse refait exactement la même chose qu’il y a dix ans, est-ce qu’elle le fait mieux ou moins bien, est-ce de la copie ? C’est mon métier et par conséquent si je n’avais pas des gens qui connaissent, des spécialistes, des experts, des artistes, des lieux, des livres, des sites internet qui me donnent les moyens de ces comparaisons, je serais perdue et ne pourrais que raconter le superficiel, qui n’est jamais la base des chansons.

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Trop souvent on a cette idée de la chanson art mineur, avec des catégories très fortes, que le rap n’est pas de la chanson… Or on a vu qu’on pouvait parler du rap en parlant du XIIIème siècle et des joutes verbales des troubadours et des trouvères ; c’est extrêmement intéressant de l’analyser de cette manière et de faire ressortir dans un genre comme le hip-hop des textes qui sont merveilleusement bien écrits. On peut aussi trouver les moyens de comparaison qui nous permettent non pas de donner des opinions mais de donner des avis circonstanciés et il est très important qu’il y ait des outils développés comme le Hall et des colloques comme celui-là.

Serge Hureau : C’est ce que nous appelons simplement une mise en perspective. Ce qui est très fort dans les autres arts reconnus – parce que c’est vrai que la chanson a besoin d’être reconnue davantage -, c’est que les arts se placent généralement en perspective et qu’une fois qu’ils le sont, ils sont tranquilles.

Il n’y a pas un jeune comédien ou un jeune metteur en scène qui ne connaisse Molière, Racine ou Shakespeare ou même le théâtre du Moyen-Age ; il est très important de connaître sa propre histoire.

Ce qui est merveilleux avec la chanson, c’est que c’est une histoire collective et aussi une histoire singulière. Ce qui m’a frappé durant ces deux jours, c’est la qualité de ce qui a été dit et le fait qu’on nous ramène dans un temps avant le temps du spectacle, avant le spéculaire, avant ce temps où ce qui vaut c’est ce qu’on donne à voir et la monstration. La monstration des femmes a été quelque chose de terrible dans ces siècles. Elles étaient données à voir, mais jamais données à entendre. Hier Pierre Philippe – pour qui la chanson commence en 1850 avec le monde de la parade et de la féerie –, a fini par nous dire que le comble de la revue, c’est la disparition des femmes : tout d’un coup il n’y a plus qu’un escalier et une femme qui descend avec des poils et des plumes et ça suffit.

On a vu à quel point cette époque est, pour beaucoup d’experts de la chanson, la seule époque qu’on regarde : la chanson commencerait en 1850 avec ce que l’on pourrait appeler l’industrie du divertissement et finirait en gros dans les époques qu’on aime ou qu’on n’aime pas, il y a des chapelles…

En fait la chanson commence au Moyen-Age, on va alors avoir une manière d’écrire des chansons et de les transmettre qui va aller jusqu’à même faire disparaître un peu les noms. Cette question a été évoquée par Martine Storti pour les chansons du MLF dont on ne sait plus qui les écrivait (ou on ne tenait pas trop à le dire). Il y a toute une époque de l’histoire de la chanson où il y a cet anonymat, on s’empare de musique et on chansonne, on est chansonnière ou chansonnier, on écrit les choses qui nous viennent et on se dit des choses ensemble. Claude Duneton a eu cette idée de nous faire entendre via une correspondance comment sur des « airs » les gens s’envoient des lettres au 18ème siècle en notant « à chanter sur cet air ». Tout à coup la sensualité apparaît.

Cette question du corps a été essentielle, mais on peut à la fois être dans le corps, être respecté et se respecter. C’est ce qu’a dit Lady Laistee, la jeune rappeuse, d’une façon extraordinairement belle. Elle a dit « il n’y a pas que ma beauté » et a expliqué que lorsqu’elle va chanter dans son « village » ou son « quartier » ou sa « cité » (où l’on peut être la célébrité de son coin et de son cercle qui fait passer quelque chose), elle s’arrange pour qu’on ne la renvoie pas qu’au paraître, qu’à sa beauté.

Manon Landowski a chanté des chansons de la Renaissance et du Moyen-Age où on entend dire « le courage et la beauté en plus », je trouve qu’il y a là une chose très forte.

V.M. : Justement, sur l’histoire du paraître, Lady Laistee a choisi pour nom « Lady » parce que d’emblée on est obligé de la respecter, c’est un titre. On a vu la question du paraître quand on a parlé d’Amalia Rodrigues, d’Oum Kalsoum ou d’Edith Piaf ; on a vu comment elles travaillaient leur paraître, non pas paraître en tant que femme mais avec le paraître de leur époque : comment Oum Kalsoum mettait des lunettes complètement hollywoodiennes alors qu’elle avait commencé à chanter dans les minarets et qu’elle était le symbole de la modernité arabe ; comment Amalia Rodriguez avait changé le code des châles et comment Edith Piaf apparaissait au public américain dans sa robe noire avec un travail énorme sur un paraître, qui n’était pas du tout le paraître féminin habituel mais un travail d’image extrêmement fort.

S.H. : Exactement. C’est à la fois se donner à voir et se protéger. Toute cette question du dévoilement à été abordée : dès que quelqu’un se donne à voir et est considéré comme quelqu’un de public, la fille publique, on sait bien ce que ça veut dire. Tout ce travail a été approché un peu, une certaine prostitution de tout ça, une surveillance…

Ce qui m’a beaucoup touché aussi, c’est la table ronde de la première matinée puisqu’on commençait chaque fois par chanter. Pour moi la place des artistes qui parlent, l’artiste qui se la « ramène », qui connaît son histoire, je crois que c’est essentiel. C’est très mal vu par le milieu de la chanson quand les gens parlent trop, en particulier les femmes, on n’aime pas trop cela, c’est un monde où on est « produit ».

V.M. : C’est ce que disait ce matin Lola Lafon : les techniciens s’adressaient systématiquement à ses musiciens pour demander si les micros étaient bien réglés, comme si elle n’existait pas ; on s’adressait à elle pour les questions artistiques, bien sûr, mais pas pour les questions techniques et cela l’agaçait considérablement …

S.H. : Le costume comme le son, jusqu’au dernier fil ou au dernier lieu de l’émission de la voix, est essentiel et fait partie de l’artifice de la chanson. Il y a plusieurs choses à voir là. Ce chanter qui est un chanter simple qui permette la projection des interprétations du public dont parlait Anne Bustarret, c’est essentiel ; ce chanter où on dit autre chose en interprétant qu’on a abordé avec Yvette Guilbert, c’est aussi très important. Cela permet de voir que tout cela peut marcher ensemble, qu’il n’y a pas une seule manière de chanter et que l’écriture n’est pas toujours là où on le croit seulement.

V.M. : Oui… La question du masculin/féminin a été abordée de manière intéressante : des citations qu’en donnait Yves Bigot, une définition « qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme ? » et Lola Lafon disant que la femme qu’elle admire le plus est Cat Stevens…

S.H. : Oui. Ce matin, on a aussi parlé des « femmes fans » avec ce que le public des femmes apporte à la chanson et on nous rappelait que les Beatles et Elvis Presley ont été portés par des publics féminins.

Quand j’ai entendu cela, je me suis dit qu’ils étaient féminins ; ils arborent des bijoux, les garçons ont des cheveux longs à une période où justement quelque chose de l’appartenance sexuelle a commencé à glisser… Cependant cela ne veut pas dire que tout est résolu à ce moment-là. Je connais des hommes extrêmement féminins qui sont les plus misogynes du monde.

On a évoqué aussi dans une chanson les femmes couturières, comment les femmes vont transformer la silhouette des femmes à un moment où effectivement ce n’était que des hommes qui habillaient les femmes – et des hommes qui souvent aimaient les hommes -. Ils habillaient les femmes comme ils auraient voulu s’habiller – mais qu’ils les portent les robes…

Ce qui est aussi frappant, c’est les paroles. Avec Olivier Hussenet qui a fait un beau travail sur les contenus, on a essayé de chercher au maximum des chansons écrites par des femmes, c’était une chose essentielle pour nous et on a fait énormément de découvertes ; mais on a beau désirer, dire qu’il faut absolument parler des femmes, si on fait le point est-ce qu’on en parle tellement ?

Chantal Grimm et Véronique Mortaigne, pour moi, ont été essentielles : Véronique apportait son regard sur aujourd’hui et cette mise en perspective, et Chantal énormément de connaissances ainsi que du matériel. J’évoquais le premier jour la difficulté à pouvoir chanter des chansons, avoir des partitions. Aujourd’hui il n’y a plus de librairies vraiment spécialisées au détail, il existe des anthologies déjà prêtes et qui représentent un certain regard ; c’est une chose essentielle pour travailler.

Pour finir, un hommage unanime est rendu à Hélène Martin, auteure-compositeure-interprète qui a notamment mis en musique le poème de Jean Genet, « Le condamné à mort ».

Reagir

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