Le Hall de la chanson

vous présente

LES FEMMES EN CHANSONS


8ème épisode


40 ans de MLF en chansons



1 Les (re) commencements 
2

A chaque lutte ses chansons

  • Avortement et contraception libres et gratuits
  • Double journée, demi-salaire, y'en a marre !
  • Votre libération sexuelle n'est pas la nôtre ! 
  • Visibilité lesbienne
3

Votre féminisme n'est pas le nôtre

  • Trois pas en avant, trois pas en arrière...
  • Les femmes ont retrouvé les femmes



LA BELLE ANNEE 70

Dater un commencement est une chose difficile, et même parfois impossible. Mais au fond quelle importance ! Des petits groupes de femmes qui se constituent en mai 68, qui continuent à exister quand ici ou là on essaie de rejouer le printemps à l’automne, d’autres groupes qui naissent et une année de cristallisation, l’année 1970, année d’apparition publique du Mouvement de Libération des femmes.

Une belle année en effet, que cette année 70 :
Au mois de mai, des femmes qui, réunies en assemblée générale à la faculté de Vincennes, haut-lieu du gauchisme, se font traiter de « mal baisées » par leurs camarades « révolutionnaires », et qui répondent : « A bas les souteneurs. On veut se libérer des libérateurs ! ». Rapidement, elles en feront une chanson, la première du MLF : « Le pouvoir est au bout du phallus ». Le ton était donné !

Le pouvoir est au bout du phallus
Dit celui qui écrit sur les murs
Je fais la révolution
Les femmes lui ont répondu
Ta révolution tu peux t'la foutre au cul
Elle fait pas jouir
Mon mec est un grand militant
Au peuple il donne tout son temps
Et moi j'y donne le mien
T'en fais pas ma nana t'en fais pas
La révolution au centuple te l'rendra
Si j'suis encore là
Adieu mes amis mes amours
Je pars sans avoir vu le jour
De la révolution
Le rôti est dans le frigo
Et pour aujourd'hui c'est vous qui f’rez l'fricot
Moi j'suis d'repos.



Texte alternatif


Josy Thibaud livre ses souvenirs à Martine Storti
(propos recueillis Martine Storti, mars 2010)


En mai aussi, quatre femmes, Monique Wittig, Gille Wittig, Marcia Rothenburg, Margaret Stephenson, signent, dans le journal L’Idiot international, un bel article « Combat pour la libération de la femme » : « nous sommes la classe la plus anciennement opprimée [...] Aucune femme n’est au-dessus des femmes. Nous sommes toutes concernées ».

Le 26 août 1970, d’autres femmes ou les mêmes s’en vont déposer une gerbe, à l’Arc de Triomphe, en l’honneur de « la femme inconnue du soldat inconnu ». Ca ne plaît pas aux mal nommés gardiens de la paix qui les embarquent pour quelques heures au poste de police !

En septembre, d’autres femmes ou les mêmes font paraître un numéro double de la revue Partisans "Libération des femmes, année zéro".

Libération des Femmes


C’est un gros numéro de 250 pages avec en couverture le sigle du MLF : un poing fermé dans un cercle qui se prolonge par une croix, symbole biologique du sexe féminin. 250 pages bourrées d’analyses théoriques ou de récits d’expériences individuelles, signés de vrais noms, d’initiales, de pseudonymes et qui annoncent tous les thèmes ou presque qui allaient être les enjeux des luttes féministes pour la décennie à venir.

A partir de septembre, les mêmes, plus d’autres femmes, à chaque fois plus nombreuses, vont se presser aux assemblées générales qui se tiennent à la faculté des Beaux Arts, à Paris. L’amphi est trop petit, c’est bondé, enfumé, joyeux, énergique, créatif... En novembre, elles iront perturber les "Etats généraux de la femme" organisés par le magazine Elle, pastichant le questionnaire proposé aux femmes par l’hebdomadaire, par exemple la question de Elle : "Si une femme trompe son mari, est-ce une faute inexcusable dans tous les cas ? Une faute plus ou moins pardonnable selon les circonstances ?" devient : "Estimez-vous qu’une femme qui partage son oppresseur avec d’autres femmes a le droit d’aller se faire opprimer ailleurs ?" En décembre, elles feront le numéro zéro d’un nouveau journal menstruel "Le torchon brûle"...

Le Torchon Brûle


En réalité, cette année 1970 n’était pas une année des commencements comme le croyaient les jeunes femmes d’alors dans leur quasi-ignorance – parce que personne ne les leur avait vraiment transmis - des combats des femmes qui avaient précédé celui qu’elles étaient en train de mener, mais plutôt une année de recommencements, tant il est vrai que l’histoire des femmes et de leurs luttes est souvent faite d’apparition et de disparition, de pas en avant que certains voudraient vite retransformer en pas en arrière...

Cependant, quelque chose en effet commençait avec cette décennie soixante-dix, un chemin que les femmes n’ont pas fini d’emprunter, celui non seulement d’une émancipation, mais bien d’une libération, autrement dit de libertés à conquérir, à affirmer, libertés des esprits et des corps, car se conjuguaient alors et doit se conjuguer encore, la lutte pour l’égalité et la lutte pour la liberté, le refus des discriminations mais aussi des possessions, des mainmises, des appropriations.
Les années suivantes, celles d’une décennie assez éclatante, allait continuer et se développer ce mélange d’insolence et de turbulence, de vivacité et d’inventivité déjà fort présent dans l’ année 1970, d’actions et de créations, autour de thèmes multiples, et sous des formes diverses. Thèmes multiples en effet, tels que la contraception, l’avortement, le viol, les violences, la prostitution, les discriminations, l’inégalité dans le travail, le sexisme, la maternité, les sexualités, le mariage, l’invisibilité des femmes, d’autres encore, tous fédérés en quelque sorte dans une mise en cause du patriarcat, car il ne s’agissait pas de revendiquer une intégration égalitaire à l’ordre établi mais bien de s’engager dans une contestation globale de la société.
Formes multiples et diverses aussi, explosion d’une expression féministe à travers livres, bandes dessinées, journaux, revues, librairies, photos, cinéma, vidéos, théâtre, peinture, chansons.




1971 L'INSOLENTE


Au printemps 1971, une chanson, écrite par quelques-unes, allait avoir un avenir inattendu, celui de devenir l’Hymne du MLF, ainsi que le raconte ci-dessous l’une des autrices, Josée Contreras :

"J'ignore quand la chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes... a été promue au rang d'Hymne du MLF, mais une telle perspective aurait suscité stupéfaction et hilarité chez les quelques femmes du Mouvement qui l'ont improvisée un soir de mars 1971.

Aucune solennité n'a présidé à sa naissance. Hors les AG des Beaux-arts, les réunions entre femmes du Mouvement étaient informelles, quotidiennes, et même pluri-quotidiennes : y assistait qui pouvait, qui voulait, qui s'intéressait au thème annoncé. La réunion qui se tenait ce soir-là chez Monique Wittig était destinée à préparer le rassemblement du 28 mars 1971 au Square d'Issy-les-Moulineaux, en mémoire et à l'honneur des femmes de la Commune de Paris.
Une dizaine de femmes étaient présentes, dont plusieurs m'étaient alors inconnues. Je citerai, mais sans certitude, outre Monique Wittig, Hélène Rouch, Cathy Bernheim, Catherine Deudon, M.-J. Sinat, Gille Wittig, Antoinette Fouque, Josyane Chanel...

Texte alternatif


Josy Thibaud raconte comment les femmes créaient leurs chansons...
(propos recueillis Martine Storti, mai 2010)


Comme ce sera toujours la façon de faire au Mouvement, quand nous préparions des chansons, des slogans ou des tracts pour une manifestation, nous le faisions à toute allure. On était assises par terre, tout le monde parlait en même temps, certaines notaient, les propositions fusaient dans le brouhaha, étaient reprises, transformées, complétées, ou abandonnées. L'une ou l'autre des participantes lançait tel titre de chanson connue, chanson du répertoire folklorique ou tube du moment, au besoin elle en fredonnait l'air. Si une majorité s'en saisissait, on commençait à y mettre nos paroles.
Nous avions deux registres principaux en ce printemps 1971 : d'une part, la colère, la révolte, la dénonciation (notre côté guérillères) dont témoigne l'ainsi nommé Hymne du MLF ; d'autre part, l'humour, la dérision, l'insolence (notre côté Et puis on s'en fout, tout ce qu'on fait est bien !) D'ailleurs, dans mon souvenir, les chansons Nous qui sommes sans passé, les femmes... et Nous on fait l'amour et puis la guérilla... datent de cette même réunion de mars 1971 - ainsi que Au Fort d'Issy... sur l'air d'une de ces vieilles chansons françaises que Monique Wittig affectionnait particulièrement.

Pour l'Hymne, c'est moi (du moins me semble-t-il) qui ai proposé un air que j'avais appris ado en colonie de vacances et que j'ignorais être Le Chant des marais. Plusieurs participantes le connaissaient également et, la musique étant facile à retenir, nous avons aussitôt entrepris de lui donner un texte. Je ne crois pas qu'à ce moment-là aucune de nous ait su que nous étions en train de détourner un chant (Le chant des marais) qui portait une tragique charge d'histoire : composé en 1933 par des déportés politiques antinazis et juifs dans un camp d'internement allemand, ce chant avait été ensuite largement diffusé par les Brigades internationales pendant la guerre d'Espagne, avant de se répandre dans tout l'univers concentrationnaire européen. Car, si opprimées que nous estimions être, il ne nous serait pas venu à l'esprit de nous identifier aux résistants antinazis et juifs, aux défenseurs de la république espagnole ou aux millions de victimes des totalitarismes.

La chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes... a été d'emblée plébiscitée par les militantes du MLF. Mais, depuis notre première manifestation massive le 20 novembre 1971 (consultez une vidéo sur le site de l'INA) jusqu'aux plus récentes apparitions publiques des jeunes féministes, la fougue des manifestantes a complètement métamorphosé le rythme d'origine et rendu moins direct l'emprunt de l'Hymne du MLF au Chant des marais. "

' Hymne du MLF '

Version 1
Version 2
Version 3


Nous, qui sommes sans passé les femmes,
nous qui n'avons pas d'histoire,
depuis la nuit des temps, les femmes,
nous sommes le continent noir.

refrain :
Levons nous, femmes esclaves
Et brisons nos entraves,
Debout! Debout !

Asservies, humiliées, les femmes
Achetées, vendues, violées ;
Dans toutes les maisons, les femmes,
Hors du monde reléguées
(refrain)
Seules dans notre malheur, les femmes
L'une de l'autre ignorée,
Ils nous ont divisées, les femmes,
Et de nos sœurs séparées.
(refrain)
Reconnaissons-nous, les femmes,
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble on nous opprime, les femmes,
Ensemble révoltons-nous.
(refrain)
Le temps de la colère, les femmes
Notre temps est arrivé
Connaissons notre force, les femmes
Découvrons-nous des milliers

Le même jour, ou un autre, en tout cas au printemps 71, quelques femmes reprennent l’air et le titre d’une chanson de 1965 écrite par Serge Gainsbourg et interprétée par Valérie Lagrange, La guérilla, mais lui donnent d’autres paroles, qui 40 ans plus tard, n’ont rien perdu de leur charme :

Nous on fait l'amour et puis la guérilla,
L’amour entre nous c'est l'amour avec joie,
Mais pour faire l'amour il n’y a pas d'endroit,
Partout y'a des hommes et partout on se bat.

On prendra les usines, on prendra les jardins,
On cueillera des fleurs avec nos petites mains,
Et sur nos poitrines on aura du jasmin,
Et on dansera en mangeant du raisin.

On prendra les zoos, on ouvrira les cages,
Vive les oiseaux et fini le ménage,
On se balancera au cou des girafes,
L’amour entre nous, aux hommes la guérilla.

On prendra le soleil, on le mettra dans le train,
On aura des casquettes de mécanicien,
On ira en Chine dans le transsibérien,
Et puis on s’en fout, tout ce qu’on fait est bien !


Les femmes du MLF ne manquent pas d’humour, y compris à leur égard, ou plutôt à l’égard de leur propre discours. Ainsi, cette « complainte » qui reprend le style de la complainte traditionnelle, nombreux couplets et sujet mélodramatique. Qui en est l’auteur ? Selon certaines, c’est l’écrivaine Christiane Rochefort, très active dans le MLF dès ses débuts. Elle retrouve là, dans les AG, les réunions, les discussions un écho à sa révolte et à celle des personnages de ses romans. Selon d’autres, l’entreprise aurait été plus collective. Quoi qu’il en soit, cette "complainte" reste un morceau d’anthologie qui mêle réalisme, humour, auto-dérision !

Approchez, gens de la ville,
Ecoutez un conte de fée
Il était une fois une fille
Pleine de bonne volonté ;
Elle arriva dans la vie
Sans savoir ce qui l'attendait

Une femme, c’est fait pour souffrir (refrain)

A l'école sa maîtresse
Lui disait : ne t'en fais pas
Si le carré d'la vitesse,
Ca te paraît du chinoisCc'qu'il faut surtout qu'tu connaisses
C'est l'temps d'cuisson des p'tits pois

Le premier homme qu'elle rencontre
Lui demande sa vertu ;
Elle lui donne ;
tu n'as pas honte !
Lui dit-il quand il l'a eue ;
Et comme elle était enceinte,
A la porte il l'a fichue.

Docteur j'ai la rubéole ,
Et j'ai pris du stalinon,
J'ai attrapé la vérole ,
Et j'ai une dépression
Mademoiselle, c'est votre rôle
de repeupler la nation.

L'enfant , ce fut une fillette
L'enfant, ce fut une fillette
Et tristement elle lui dit :
Ah ma pauvre mignonette
Pourquoi t'ai je donné la vie,
Elle lui a cassé la tête
Contre les barreaux du lit

Puis sans faire sa prière
Au plafond, elle s'est pendue,
Ses copines la portèrent
Dans sa tombe toute nue,
Et dessus elles marquèrent :
V’Ia l'vrai soldat inconnu

La morale de ces stances
C'est qu’c' est pas la solution,
Elle a manqué de patience,
Elle a manqué d'information ;
Elle aurait mieux fait d'attendre
Le Mouvement de libération !

Personne n 'est fait pour souffrir



Le texte de ces trois chansons, emblématiques du MLF, paraît dans le numéro 3 du Torchon brûle.
Ce « menstruel » aura 6 numéros, ce qui est beaucoup, compte tenu des faibles moyens du MLF, ce qui est aussi trop peu : on aurait aimé en effet que l’inventivité, l’insolence, l’humour, l’intelligence qui emplissent les pages se déploient sur davantage de numéros. Mais côté presse, les féministes vont développer revues et journaux pendant toute la décennie 70. Citons notamment Histoires d’elles, Paroles, Les femmes s’entêtent, Sorcières, La revue d’en face, Le temps des femmes, Questions féministes, Les pétroleuses, Les cahiers du Grif, L’information des femmes, Jamais contentes, Le quotidien des femmes, Les cahiers du féminisme...

 

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(en partenariat avec l'association 40 ans de mouvement et le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir).


 
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