Adoubé par les intellos Imprimer
Jean-Philippe a soixante-six ans, et la France de Nicolas Sarkozy le sacre idole de tous - les jeunes ayant théoriquement rejoint la génération des yéyés dans l'admiration du monument. Comment Jean-Philippe Smet s'est-il retrouvé dans le rôle d'icône nationale après avoir assumé celui d'idole des jeunes, malgré les moqueries des Guignols, les « Ah, queu ! », ses faiblesses physiques et musicales.
Depuis vingt ans, les intellectuels ont joué un rôle-clé dans la transmutation de Johnny. Le fait n'est pas unique. Quand la chanson française moderne naît, avec Yvette Guilbert, à la fin du XIXe siècle, et qu'elle étend son public, c'est que ce milieu très physique, très sexuel, des cabarets a attiré des intellectuels et des gens des arts bourgeois. Sigmund Freud, Zola et Toulouse-Lautrec vont admirer à Montmartre la dame aux longs gants noirs au Chat Noir, à l'Eldorado ou au Moulin Rouge. Pendant ce temps, le tango argentin, né dans les rues de Buenos-Aires, devient un art majeur dans les salons aristocrates parisiens. L'intelligentsia est fascinée par le monde de la nuit, sa trivialité supposée, et ses dangers. Yvette Guilbert, Fréhel prenaient de la cocaïne, Johnny avoua en 1998 au quotidien Le Monde y avoir goûté.

Les politiques y sont aussi pour quelque chose. Jospin, Chirac, Raffarin, Seguin, Lang, Sarkozy et ses ministres... se pressent aux concerts de Johnny, d'autant qu'il représente, à leurs yeux, le peuple. En 1981, François Mitterrand et Jack Lang intronisaient le conservateur Charles Trenet, alors au fond des limbes, comme poète national, chantre de la douceur des campagnes et de l'intégration réussie. Vingt ans plus tard, Johnny occupera la tour Eiffel sous les bons offices du maire de Paris, Jean Tiberi, et y revient le 14 juillet 2009, sur injonction du président de la République, Nicolas Sarkozy.
Dans la transformation de Johnny en mythe, un homme et deux dates sont à retenir : Jean-Luc Godard, 1984 et 1998. En 1984, le cinéaste embauche le chanteur pour Détective. En 1998, il s'incline devant lui, révérence et yeux baissés, en recevant de ses mains un César d'honneur du cinéma français.

Jean-Luc Godard a déjà employé Chantal Goya ( Masculin, féminin, 1966), puis les Rolling Stones (One + One, 1968) et les Rita Mitsouko (Soigne ta droite, 1987). Mais l'histoire retiendra davantage la rencontre « de l'intellectuel qui écrivait dans les Cahiers du cinéma et d'un loulou qui ne connaît pas le solfège », selon le journaliste Maurice Achard.
En 1985, Johnny vit avec Nathalie Baye, actrice cultivée. Puis, il se rachète une conduite commerciale en travaillant avec deux musiciens consensuels et grands fabricants de tubes, Michel Berger et Jean-Jacques Goldmann, politiquement ancrés à gauche. Il faut ensuite attendre 1998, et la sortie de l'album Ce que je sais, conçu par Pascal Obispo, pour que le relais de l'intelligentsia reprenne son action, par le biais de l'écrivain Daniel Rondeau qui taille à Johnny, dans le quotidien Le Monde, un costume à la hauteur de sa propre vision du chanteur de rock : un rescapé, un roc, un survivant... Il invente à l'occasion le concept de « destroyance » - ou comment vivre en dents de scie, mourir et renaître à chaque instant.
Ce que je sais inaugure une stratégie médiatique nouvelle : petit bouc, T-shirt, col en V, les photographies du « Sphinx » proposées à la presse seront similaires à celle de la pochette de l'album. Le même style est gardé pour Sang pour sang (1999), avec en parallèle un contrat juteux pour la publicité des opticiens Optique 2000 - blouson à fines raies, remake façon Matrix de l'attirail James Dean, lunettes noires en plus.
Dans la foulée, Françoise Sagan prend la plume pour Quelques cris (dans Sang pour sang paru en 1999). Elle est dans un registre admiratif, à l'instar de Marguerite Duras, qui écrivait en 1964, alors qu'elle effectuait un entretien pour le magazine Le Nouvel Adam : « A le voir marcher dans la grande salle vide, je comprends ; c'est de la marche que la chance est partie. Quand il marche, Johnny est comme au premier jour ». Notons cependant que l'auteur de Barrage contre le Pacifique adoucissait ainsi son jugement premier: « Il ne me répond encore pas. Ne veut-il pas répondre ou ne comprend-t-il pas ce que je veux dire ?... J'abandonne. Il ne comprend pas ce que je veux dire. Il ne peut pas comprendre. »

D'ailleurs, comprenait-il ce qu'il chantait ? , se demande aujourd'hui ses admirateurs à la tête bien faite, dont certains ne lui ont pas pardonné d'avoir voulu changer de nationalité pour des raisons fiscales – de la Belgique à Monaco -, d'avoir emménagé en Suisse à Gdaastad, summum de la légèreté politique de la jet-set, d'avoir hurlé avec les loups contre cette fiscalité française éloignant les riches de la France, et d'avoir dîné le soir de son élection en 2007 avec Nicolas Sarkozy au Fouquet's, fleuron du groupe de jeux et d'hôtellerie de luxe Lucien Barrière.
Tiens par exemple, Quelque chose de Tennessee, écrite par Michel Berger, l'homme de gauche, fils du professeur Hamburger, lettré et malin, où l'on reconnaît la voix de Nathalie Baye pour l'introduction :

"à vous autres, hommes faibles et merveilleux
Qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu
Il faut qu'une main posée sur votre épaule
Vous pousse vers la vie...
Cette main tendre et légère... "


Le Tennessee, Etat américain qui fait rêver ? Pas du tout. Il s'agissait du poète américain et homosexuel Tennessee Williams (1911-1984).

Quelque chose de Tennessee [1985 (M. Berger)] (extrait 30s), par Rachel des Bois