Johnny l'Américain Imprimer
Au début des années 1960, son âge d'or, Hallyday est le passeur, celui par qui la jeunesse de France peut découvrir les sons des Etats-Unis ou d'Angleterre. Il est d'abord Johnny-rock'n'roll, avec pour modèle les pionniers Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Elvis Presley, Eddie Cochran, Gene Vincent... quand ils étaient encore sauvages et en rupture. Puis c'est Johnny-twist. Mais parce qu'il est curieux, qu'il part dès 1962 enregistrer dans les studios américains, parce qu'il a du talent, Hallyday ne se laissera pas coincer par son image d'idole des jeunes.
Johnny adapte, il a des paroliers, certains de talent, d'autres des sortes de traducteurs littéraux. Hallyday a une voix formidable, un talent rythmique exceptionnel et rattrape les catastrophes textuelles, comme celle-ci :

Excuse moi partenaire (extrait 30s), par Rachel des Bois



Mais, parfois, l'adaptation est libre et la réussite totale. Ainsi...

Le Pénitencier (traditionnel, A.Price, H.Auffray, V.Buggy) (extrait 30s), par Rachel des Bois



En 1964, Jean-Philippe Léon Smet est soldat au 43e régiment blindé d'infanterie de marine en garnison à Offenburg en Allemagne. Soldat modèle comme le fut son idole Elvis Presley. Il enregistre Le Pénitencier pendant une permission. Dans la carrière de Johnny, Le Pénitencier est considéré par ses fans comme une chanson symbole de son répertoire. C'est la première fois que le mot « rebelle » apparaît dans la critique pour définir le chanteur.
Hallyday suit les bouleversements du rock depuis la caserne. En 1964, la Grande-Bretagne aime le groupe The Animals, qui vient de rajeunir à la guitare électrique un vieux blues américain, The House of the Rising Sun (« La maison du soleil levant »), avec un long solo de l'organiste Alan Price. La chanson raconte la vie d'une jeune prostituée, et la maison en question est un bordel. Secrétaire particulier de Johnny, Carlos, demande à Hugues Auffray, le « passeur » français de Bob Dylan, d'écrire la version française. Comme Johnny chante toujours à la première personne, Hugues Auffray et la parolière Vline Buggy, fille du compositeur Leo Koger, qui lui a déjà écrit La Bagarre, doivent transformer cette complainte d'une femme que la misère oblige à se prostituer. Et la maison close devient maison d'arrêt.

Pour Hugues Aufray, l'important était de sortir Johnny du twist yé-yé. Les groupes britanniques débarquaient, il fallait changer de style. « J'ai voulu lui donner la possibilité de se mouler dans un nouveau personnage, raconte-t-il. Celui du garçon rebelle, entre James Dean et Marlon Brando. Johnny avait commencé par faire du rockabilly, il s'était mis au twist et s'installait dans le yé-yé avec des chansons de plage (Souvenirs, souvenirs, Itsi Bitsi Bikini, Da Doo Ron Ron, etc). Et moi, je voyais en lui se profiler un personnage dramatique, complexe, marginal. En une nuit, l'idée m'est venue de l'imaginer en adolescent délinquant, jeté dans un Pénitencier. »

Retour en 1959 : Johnny débute et Presley triomphe, James Dean est déjà un mythe. Il a l'Amérique chevillé au corps! En 1959, le premier 45-tours de Johnny Hallyday portait la mention suivante au recto : « Américain de culture française, il chante aussi bien en anglais qu'en français. » En 1960, Line Renaud lui fait faire sa première télévision à « L'école des vedettes », qu'elle présente avec Aimée Mortimer ; « le papa est américain, la maman française », dit-elle devant ce gars de 16 ans, pantalon de cuir noir, gueule à la James Dean, se faisant passer pour le fils d'un cow-boy de l'Oklahoma.

Il triomphe ensuite à l'Olympia. La presse effarée s'indigne. Le magazine 'Salut les Copains' en fait l'idole de la génération yé-yé. Et c'est Charles Aznavour qui lui conseille d'avouer sa vraie identité et qui lui compose une pure chanson française : Retiens la nuit.
D'où vient à Johnny cet amour immodéré des Etats-Unis ? Johnny Hallyday n'est pas né dans la rue, il est né dans le 9 è arrondissement, le 15 juin 1943, dans Paris occupé. Sa mère Huguette Clerc accouche dans la clinique la plus proche de son domicile, cité Malesherbes, la même où naîtra Françoise Hardy, une enfant du quartier, comme Jacques Dutronc. Les parents vivent maritalement deux rues plus bas, rue Clauzel. Dans le péché. Le 23 rue Clauzel est aussi le lieu de la première légende de Johnny Hallyday, l'homme qui n'a jamais pu dire « maman » et « papa »: content d'avoir un fils, mais poivrot, Léon Smet vend et le lait et les layettes et le lit de son enfant pendant que le bambin est encore dans les bras de sa mère à la clinique. Huit mois plus tard, c'est la rupture.
Huguette Clerc, elle-même fille naturelle, retrouvera Léon Smet, et l'obligera à l'épouser afin que son fils ne soit pas bâtard. Ce n'est que le 7 septembre 1944, après le débarquement que Jean-Philippe Clerc deviendra Smet, de nationalité belge. Et Léon disparaîtra aussitôt, pour ne revoir son fils que dix-huit ans plus tard.

Le Père :
Léon Smet n'est, fondamentalement, pas un pauv'gars. Né en 1906 à Schaerbeek, près de Bruxelles, il est orienté vers une carrière artistique par sa sœur Hélène, de vingt ans son aînée. Léon danse, jongle, fait le clown. Il fait aussi du journalisme. En 1935, il ouvre à Bruxelles un cabaret, Le Trou Vert. Il prend le nom de Jean Michel et fonde en 1936 une troupe de théâtre, le Théâtre des arts. Jean Michel devient une figure importante de l'avant-garde bruxelloise. Il a des yeux magnifiques, chante bien, séduit les femmes. Il rêve de conquérir Paris : il y arrive en 1939. Ses activités théâtrales battant de l'aile, Léon Smet, qui sait chanter, fait du cabaret. Il se produit au Capricorne, le cabaret ouvert un an auparavant par Agnès Capri, une artiste qui occupa une place importante dans la chanson française, et fut notamment la première interprète de Jacques Prévert dès l'ouverture du Bœuf sur le Toit, repaire de Jean Cocteau.
Juive, elle doit fermer le Capricorne en 1940. Elle se réfugie en Algérie, Mais les mois passés par Léon Smet sur la scène du Capricorne lui a permis de se lier d'amitié avec Serge Reggiani, Mouloudji, ou l'acteur Jacques Duflilho. Léon Smet part en zone libre, mais revient à Paris en 1941. Grâce aux relations qu'il a nouées auparavant, il devient producteur d'émission de variétés à la Télévision de Paris – il y fera embaucher son ami Marcel Mouloudji comme machiniste les studios des Buttes-Chaumont.

La mère :
La vendeuse de la crémerie de la rue Lepic, Huguette Clerc, a vingt-trois ans, elle est jolie. Elle est séduite par Léon l'acteur aux yeux bleus et à la voix grave. Ils se mettent en ménage, sortent beaucoup, rencontrent des artistes, des écrivains, des acteurs, qui donnent à Huguette l'envie de se destiner au mannequinat. Elle sera modèle chez Lanvin, puis chez Jacques Fath. Quand son compagnon prend la poudre d'escampette, en 1944, la jeune fille se retrouve fille-mère. Une plaie à l'époque, un péché, une tare qu'elle part cacher en Normandie pendant quelques mois, avant de revenir à Paris, chez Hélène Mar, la soeur de Léon Smet.

La tante :
Ex-actrice et cantatrice, Hélène Mar élève ses deux filles, Desta et Menen, 15 ans, danseuses. Elle a épousé leur père à Bruxelles, Jacob Adol Mar. Fils d'un missionnaire allemand, et d'une Ethiopienne fille d'un petit chef local, jacob Mar devient fonctionnaire en poste à Bruxelles, Jacob Mar fait des affaires, que l'annexion de l'Ethiopie par l'Italie mussolinienne en 1936 complique. La famille s'exile à Paris, rue de la Tour-des-Dames, toujours dans ce quartier de la Nouvelle Athènes, entre Grands Magasins et Butte Montmartre. Interné au Camp des Mille en tant qu'étranger en 1939, Jacob Mar cherche à sa sortie la protection de l'ambassadeur d'Allemagne en France, Otto Abetz, qui lui permet de trouver un travail à Radio-Paris, lancée en juillet 1940 par la Propaganda Abteilung. Jacob Mar va y animer «Le quart d'heure colonial».
A la Libération c'est l'épuration. Un après-midi de 1946, Jean-Philippe et sa mère rentrent du square, des voitures de police sont stationnées devant l'appartement familial. Jacob Mar est arrêté, condamné à cinq ans de prison pour collaboration et pour avoir «favorisé des entreprises de toutes natures avec l'ennemi». Il est interné au camp de Drancy - Sacha Guitry aussi.

Quelle honte ! Quel opprobre ! Hélène Mar, la femme du condamné, en profite pour filer à Londres, où elle a trouvé un engagement de cinq ans à l'International Ballet of London pour ses deux filles. Jean-Philippe a trois ans, il est de nationalité belge, ses cousines de nationalités éthiopiennes, et les voilà partis outre-Manche, avec la bénédiction d'Huguette, libérée ainsi de ses obligations maternelles, chargée en contrepartie de soigner l'appartement et de veiller au bien-être du prisonnier à qui elle apporte des paquets en prison.
Fin du cauchemar à Londres, et début de la vie tribale et fauchée des troupes de saltimbanques. A Londres, Jean-Philippe Smet croise le chemin du comédien, chanteur, musicien, Lee Hallyday, qui épousera l'une de ses cousines, qui lui donnera l'idée de l'Amérique, celle de son nom, et le goût du spectacle. Désormais, loin de la France collabo et de la petite Belgique, loin de sa mère, la liberté aura pour nom Amérique.